Turquie : le putsch a fait pschitt

Qu’y a-t-il de pire qu’un coup d’Etat ? Un coup d’Etat raté. Il y a longtemps que l’on n’avait plus vu ça en Turquie. L’armée est revenue sur le devant de la scène politique vendredi soir, lorsque des militaires ont tenté de s’emparer du pouvoir. Un coup de théâtre plus qu’un coup d’Etat, quand on connait la situation politique du pays. Le bilan humain fait déjà état de 265 morts.

Un rôle historique…

En Turquie, l’armée est bien plus politisée qu’ailleurs. Dès le départ, les forces armées se sont posées comme les gardiennes des principes kémalistes, les réformes instaurées par Mustafa Kemal Atatürk. La défense nationale en Turquie ne se limite donc pas aux questions de sécurité, mais inclut la protection de la constitution, et en particulier de la laïcité. Ainsi, l’armée s’est octroyée la possibilité d’intervenir dans la vie politique du pays.

Historiquement, les coups d’Etat militaires en Turquie ont été motivés par l’incapacité des gouvernements en place à gérer des situations catastrophiques (du point de vue sécuritaire et économique) ou par le risque d’une dérive autoritaire et/ou religieuse. Cela fut le cas en 1961, en 1971 et en 1980. Bien entendu, avoir des militaires au pouvoir n’a pas toujours été gage de plus de liberté pour autant. Mais en 1997, l’armée s’est contentée de faire pression sur le premier ministre pour le pousser à la démission.

… mis à mal par les réformes et les purges

L’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2003 a changé la donne. Recep Tayyip Erdogan devenu premier ministre, il fait voter des nouvelles lois pour retirer tout contrôle politique à l’armée turque. Humblement étiqueté « islamo-conservateur » (à ne pas confondre avec un « islamo-progressiste ») afin d’éviter les accusations d’islamisme, Erdogan a su asseoir sa légitimité grâce aux réformes économiques qui tirent le pays vers le haut et au soutien populaire dont il bénéficie.

Traditionnellement, les officiers turcs restent kémalistes et attachés à la laïcité. Mais privée de son principal (et dernier ?) défenseur, la laïcité kémaliste est mise à mal. Libéré de la pression des militaires, le gouvernement Erdogan a promulgué des nouvelles lois qui visent à poursuivre l’islamisation du pays : limitation de la consommation d’alcool, islamisation du droit turc, ouverture des institutions judiciaires et militaires aux religieux, etc. Pour se prémunir de l’opposition des militaires, Erdogan a enchaîné les purges au sein de l’armée afin d’écarter au maximum les kémalistes.

Pourquoi ?

L’armée a justifié sa tentative de putsch pour « assurer et restaurer l’ordre constitutionnel, la démocratie, les droits de l’homme et les libertés […] ». Justification certes classique pour des putschistes, mais choisie à point au vu de la situation du pays, considéré comme l’un des plus corrompus au monde. Le conservatisme religieux s’affirme de plus en plus, au détriment de feu la laïcité institutionnelle. Parallèlement, Erdogan renforce son pouvoir à tous les niveaux, en particulier en muselant la presse et les médias. Qualifiée de « première prison au monde pour les journalistes » par RSF, la Turquie est à la 151ème place (sur 180 pays) concernant la liberté de la presse. Ajoutons à cela les violences policières qui s’abattent sur les manifestants chaque fois qu’un début de mouvement contestataire émerge. Les exemples ne manquent pas pour critiquer la Turquie d’Erdogan, qui reste élu au suffrage universel malgré les soupçons de fraude et le contexte médiatique dans lequel se tiennent ces élections.

Ultime tentative, désespérée

Mais cette situation ne date pas d’hier. Si un groupe de militaires a voulu commettre ce putsch vendredi, c’est sans doute l’illustration d’une ultime tentative désespérée des derniers kémalistes de l’armée pour chasser Erdogan et les « islamo-conservateurs ». Parmi les éléments déclencheurs, on évoque l’attitude ambiguë d’Erdogan à l’égard de l’Etat islamique, mais aussi la mise à la retraite prochaine du général de l’armée de l’air, soupçonné d’être derrière l’initiative.

D’autres vont plus loin et soupçonnent Erdogan lui-même d’avoir fomenté ce faux coup d’Etat (ou au mieux, de l’avoir laissé se dérouler) pour asseoir encore plus son pouvoir et sa légitimité. Aucun élément tangible ne vient pour l’instant corroborer cette piste, mais elle se défend.

Un coup de « pieds nickelés »

Tout d’abord, par l’amateurisme des militaires – que l’on pourrait plutôt qualifier de « pieds nickelés » – dont certains pourraient ne pas avoir été mis au courant de leur participation à un putsch. Aucun responsable politique ni chef de la police n’a été arrêté. A l’inverse, déjà dans la nuit, la police – fidèle au régime – arrêtait des militaires. Pour le moins stupide, quand le b.a.ba d’un coup d’Etat est d’arrêter un maximum de décideurs et de fidèles au régime, et non pas de parader sur le pont du Bosphore ou de vandaliser le Parlement.

Et maintenant ?

Accueilli triomphalement, le Président Erdogan, démocratiquement élu, est plus populaire que jamais. Il a désormais toutes les cartes en main et la légitimité nécessaire pour achever les purges au sein de l’armée. Pendant que ses partisans célèbrent la victoire de la démocratie, 6.000 putschistes présumés ont déjà été arrêtés. C’est aussi l’occasion pour Erdogan d’accuser son opposant Fettulah Gülen, exilé aux Etats-Unis. Il fustige aussi l’opposition interne : toute contestation est encore plus risquée, et la menace de lever l’immunité parlementaire est plus proche que jamais. Les juges ne sont pas à l’abri non plus, puisque 2.700 d’entre eux viennent d’être limogés. Erdogan est désormais plus que jamais renforcé pour mener à bien les réformes qui le conforteront au pouvoir.

Le tourisme une fois de plus impacté  

La tentative de coup d’Etat et l’instabilité qui en a résulté risquent de détourner encore plus les touristes. Après les attentats en série, le secteur craignait déjà une nouvelle vague d’annulations. Ce mois-ci, les arrivées de touristes internationaux ont déjà chuté de 12,8% par rapport à l’année dernière. Avec 36 millions de visiteurs étrangers accueillis en moyenne par an, la Turquie constitue la sixième destination mondiale.

Les touristes se tiennent désormais à distance de ce pays où l’insécurité potentielle se voit maintenant accompagnée d’une instabilité politique. Au mois d’avril dernier, le nombre d’étrangers de passage en Turquie n’a été que de 1,75 million, soit une chute de près de 30% par rapport à la même période en 2015. Les stations balnéaires de Bodrum et Izmir, deux destinations phares, sont en chute libre.

Le gouvernement turc a mis en œuvre d’importants moyens pour maintenir le secteur à flot et limiter le nombre de faillites : aides financières, diminution des taxes et impôts, restructuration de la dette des entreprises, etc. Mais cela risque de ne pas suffire. Dans le secteur touristique, la Turquie développe le tourisme halal pour attirer les touristes des pays arabes – mais aussi de Malaisie – et se tourne vers une nouvelle clientèle : les Iraniens. Une vingtaine de vols réguliers sont assurés entre Istanbul et l’Iran, avec un taux de remplissage de 85%.

La stabilité, meilleure alliée du tourisme

Ce n’est pas l’absence de démocratie qui pénalise le tourisme. Après tout, la Tunisie et l’Egypte n’étaient pas de grandes démocraties à l’époque où les touristes affluaient. Il en va de même pour la Thaïlande. Les exemples ne manquent pas. Il faut bien reconnaître que ce ne sont pas les dictatures et l’autoritarisme politique qui font peur aux touristes, qui ne le subissent pas, mais plutôt l’insécurité et l’instabilité politique. Or, pour nombre de destinations, c’est souvent l’un ou l’autre.

 

Print Friendly, PDF & Email

Commentaires

commentaires

NO COMMENTS

LEAVE A REPLY