Regards de 3 horlogers français

La Leroy 01 ou Lucie est une des montres-horloges astronomiques d’exception les plus prestigieuses du monde, montre gousset chef-d'œuvre unique d'horlogerie et d'orfèvrerie de luxe, modèle mythique et emblème du savoir-faire horloger.

Lorsque l’on pense horlogerie, on fait généralement référence à la Suisse. Mais l’horlogerie française peut se targuer d’avoir des horlogers de renom depuis de nombreuses années, des hommes responsables d’avancées technologiques sans précédent au sein de l’horlogerie.

On doit à Abraham-Louis Breguet entre autres la mise au point de la montre automatique dite « perpétuelle », l’invention du pare-chute, premier dispositif anti-choc ou encore la première pendulette de voyage vendue à Bonaparte. Louis Le Roy met au point la montre la plus compliquée du monde en 1901, La Leroy 01 produite à partir de 975 pièces.

Un boîtier de montre du 16ème siècle, en laiton ciselé ajouré. Le décor de la boîte est inspiré de la Renaissance italienne.

Il révolutionnera également la chronométrie de marine. Edmond Jaeger s’associe à la maison LeCoultre pour créer des montres ultra-plates et se spécialise dans le développement des mécanismes de mesure de vitesse pour l’aviation, particulièrement utiles lors de la première guerre mondiale.

Louis Moinet, ami de l’illustre Breguet avec qui il partage une passion commune, réalise le premier chronographe au monde et publiera une œuvre de référence, « Le Traité d’Horlogerie ».

Toutefois, l’industrie horlogère française a longtemps souffert du départ de ses horlogers vers la Suisse perdant ainsi sa prestigieuse main d’œuvre, un mouvement qui avait déjà commencé avec la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 par Louis XIV.

La première montre bracelet (en cuir) créée par Cartier pour le pilote Santos-Dumont qui se plaignait de la difficulté de piloter tout en manipulant une montre-gousset.

Au cours du XIXe et du XXème siècle, de grands noms apparaissent comme Lip, une manufacture fondée à Besançon en 1867 ou encore l’entreprise Cartier fondée à Paris en 1847 et créatrice de la première montre-bracelet pour homme, la « Santos-Dumont » qui va permettre aux soldats de la Première Guerre Mondiale de troquer leurs montres gousset contre des montre-bracelet.

Aujourd’hui la France semble pourtant avoir un bel avenir grâce à l’émergence de nouvelles marques horlogères. Plus récemment, la société Michel Herbelin créée en 1947 ou encore la manufacture de luxe Pequignet fondée en 1973 à Morteau offrent des modèles exclusifs.

De plus la Manufacture Pequignet a su relever le défi de créer son propre mouvement de manufacture, le Calibre Royal qui, pour la première fois en France, intègre toutes ses complications horlogères dans la même platine.

La société d’Horlogerie YEMA créée en 1948 à Besançon par Henry-Louis Belmont, avec des montres spécialement prévues pour la plongée, la course automobile, les sports de voile et la conquête de l’espace, est également parvenue en 2011 à concevoir et développer son propre mouvement mécanique de première génération, le Calibre MBP1000. Ce sont d’ailleurs les deux seules manufactures qui proposent des mouvements mécaniques Made in France à cause des coûts engendrés.

Reconstitution d’un atelier familial des années 1900 au musée de l’Horlogerie de Morteau, ou comment découvrir le cadre de vie des horlogers avant l’industrialisation, travaillant devant un bandeau de fenêtres pour profiter de la lumière.

Nous avons eu la chance de rencontrer 3 maîtres-horlogers qui croisent leurs regards sur la réalité horlogère du XXIème siècle.

Philippe Lebru, ce bisontin passionné installé dans sa ville invente le temps depuis 1993. Sous la griffe UTINAM Besançon, il crée le design de ses montres et de ses horloges comtoises qu’il revisite dans un style très contemporain. En 2005 il a reçu entre autres une médaille d’or en horlogerie au Salon de l’Invention de Genève pour son mouvement suspendu à équilibrage automatique.

Philippe Lebru à côté d’un exemplaire de son horloge comtoise revisitée.

Rien ne l’arrête puisque Philippe Lebru imagine également des horloges monumentales comme celle qu’il a installée en 2018 sur le fronton du Musée des Beaux-Arts, une horloge à balancier qui bat au rythme cardiaque.

Elle porte le nom de Senestrorsum car ses aiguilles tournent tous les quarts d’heure, s’emballent en sens « senestre » pour décrire un mouvement qui accompagne le balancier dans une course folle où le temps s’échappe un instant et laisse rêveur le passant qui se fige devant l’horloge. Les aiguilles tournent à l’envers en 2 minutes puis reprennent le cours du temps….

L’atelier mais aussi sa boutique se situent Grand rue, au cœur de la ville, juste en face du Musée du Temps installé dans le magnifique palais Granvelle édifié au 15ème siècle. Ce nom, il l’a choisi car c’est aussi la devise latine de sa ville, une devise de prospérité qui signifie « Plût aux dieux » si seulement si !

Vitrine de la boutique Utinam de Philippe Lebru avec une horloge comtoise contemporaine au design innovant et un balancier animé par un Dodo.

Philippe Lebru qui se désigne comme un explorateur du temps élabore ses horloges et ses montres avec la collaboration d’horlogers expérimentés mais aussi de plus jeunes toujours diplômés d’une école d’horlogerie à Besançon ou à Morteau et il insiste sur le travail de transmission des savoir-faire au cœur de la modernité qu’il a conçue.

Tous les composants des horloges et des montres sont réalisés en Franche-Comté, « au pays, dit-il, des Pasteur, Proudhon, Courbet, Victor Hugo et autres Fourier, où l’utopie est comme une seconde nature et l’imaginaire souvent y prend le pouvoir, mettant à l’épreuve la culture, la science et la technique pour mieux les apprivoiser. »

Visible sur le fronton du musée des Beaux-Arts, place de la Révolution, cette horloge à balancier monumentale créée par Philippe Lebru porte le nom de « Senestrorsum » qui signifie dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.

Il a été l’ambassadeur de la France au sein du groupe de pilotage binational qui a porté avec succès auprès de l’Unesco la candidature de l’Arc franco-suisse comme terre de savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art.

« J’étais séduit par cette reconnaissance internationale de ce territoire unique au monde où nos deux peuples partagent une même identité culturelle, une terre où des valeurs comme la poursuite de l’excellence, la persévérance, la créativité, la dextérité et la patience abolissent les frontières ».

François Boinay vit au lieu-dit Les Écorces, en plein cœur du Pays Horloger, un petit territoire dans les Montagnes du Jura, à la fois sauvage et secret aux portes de la Suisse. Ce nom rappelle que jadis c’est ici, dans le Haut-Doubs, que l’horlogerie se développera pour fournir au voisin suisse composants et main d’œuvre.

François Boinay dans son atelier au village Les Écorces.

Il représente la 5ème génération d’horlogers au sein de sa famille, et aujourd’hui son fils aîné ébéniste et ferronnier d’art de son état lui donne régulièrement un coup de main quand il s’agit de réparer des horloges.

Tout comme François Boinay était dès son plus jeune âge aux côtés de son père qui réparait horloges, pendules et montres.

A plus de 60 ans, François Boinay, électro-mécanicien de formation, est revenu à ses premières amours en créant son autoentreprise de réparation d’horloges et de pendules. Il a aménagé un atelier dans sa vaste ferme comtoise qui ouvre sur des paysages encore plus vastes entre prairies et forêts. « Quand on répare une horloge, dit-il, il y a deux moments excitants, quand on l’ouvre parce qu’on ne sait pas ce qu’on va trouver et quand on lui redonne vie en la remettant en route »

La campagne du Pays-Horloger aux frontières de la Suisse, depuis la maison de François Boinay.

Passionné de la mesure du temps et persuadé qu’il faut utiliser l’histoire pour créer le futur, François Boinay se révèle très vite une mine d’anecdotes autour de la vie des horlogers. L’occasion de rappeler qu’il y eut d’abord les orlogeurs, ces spécialistes de calcul mathématique et de géométrie capables de régler les canons pour le compte de Charles Quint.

Par la suite, ils sont devenus des colporteurs d’horlogerie, allant de ferme en ferme pour y prendre des commandes de montres ou d’horloges. Jadis à chaque mariage une horloge comtoise était commandée et elle ne quittait jamais la maison, rythmant la vie des familles, on ne l’arrêtait que le jour d’un enterrement pour la remettre en route le lendemain car la vie reprenait.

Il tient aussi à casser cette légende selon laquelle les paysans devenaient des artisans horlogers durant les longs mois d’hiver. Les familles étaient nombreuses avec souvent une dizaine d’enfants.

Les forêts qui grimpent sur les coteaux de la vallée du Doubs abritent des chemins qui servaient jadis aux contrebandiers.

Si l’aîné partageait le travail de la ferme, le second partait à l’armée, le troisième entrait dans les ordres et le dernier devenait instituteur, il y avait toujours de la place pour un ou deux artisans horlogers dans la maison qui avait son petit établi installé devant les façades les plus exposées à la lumière pour offrir aux occupants des conditions de travail propices aux ouvrages minutieux.

Enfin passionné pour la contrebande à « saute-frontière » déjà active sous Louis XIV, il a contribué à créer des itinéraires balisés de randonnées dans les pas des contrebandiers d’autrefois.

Emile Pequignet a fait ses débuts dans le petit monde de l’horlogerie alors qu’il n’a que 16 ans. C’est un autodidacte qui a des idées et de la persévérance. En 1973, il fonde la maison Pequignet à Morteau, berceau historique de l’horlogerie, et signe ses créations horlogères avec ses initiales EP.

Les montres Pequignet se positionnent d’emblée sur un secteur plutôt haut de gamme, de grande qualité et d’une fiabilité exceptionnelle. En 1984, il invente la ligne Moorea, un grain d’acier articulé avec le bracelet qui deviendra le symbole de la marque, son identification visuelle. Le nom Moorea provient du nom du cheval d’Emile Pequignet, grand passionné du monde équestre.

Emile Pequignet avait deux passions : l’horlogerie mais aussi les chevaux, il était d’ailleurs cavalier de saut d’obstacles avec un niveau international.

Il gagnera par 5 fois le prix du Cadran d’Or pour l’esthétique de ses montres. Il est aussi le premier à sertir des diamants sur de l’acier. Pendant près de 40 ans il tiendra les rênes de sa société durant laquelle il créera un autre modèle emblématique de la marque, l’Equus.

Il ouvre également des marchés internationaux dont l’Asie et plus particulièrement le Japon. En 2004, il décide de prendre sa retraite et revend sa marque. Le nouveau propriétaire de l’entreprise Pequignet très ambitieux mise tout sur le Calibre Royal qu’il met trop tôt sur le marché alors qu’il n’était pas prêt.

Le taux de retour atteint des sommets et Emile Pequignet regarde de loin s’abîmer le vaisseau horloger qu’il avait mis 40 ans à construire. Fort heureusement Laurent Katz accompagné de 2 confrères vient proposer au tribunal de commerce la reprise de toute l’entreprise, salariés compris.

Nous sommes en 2012. Laurent Katz reprend contact avec Emile Pequignet pour l’assurer de la bonne santé de la Maison Pequignet qui a relancé la ligne Moorea, fiabilisé le Calibre Royal et remis la manufacture en selle. En 2017 l’entreprise est reprise par quatre cadres de la maison mère en conservant les mêmes modèles et les mêmes distributeurs.

Vue sur un mouvement de montre auquel il faut pièce après pièce ajouter tous les éléments, parfois minuscules, qui en feront ensuite une montre.

Ils ont également mis sur le marché en 2020 un second mouvement made in France, le Calibre Initial, plus petit, moins cher et moins complexe que le Royal annonçant ainsi que Pequignet souhaite devenir également fournisseur de mouvement pour que l’horlogerie made in France puisse enfin rayonner.

Emile Pequignet largement octogénaire regarde ce nouveau souffle avec fierté car son nom restera associé à la seule manufacture horlogère française capable de maîtriser la totalité de la chaîne de développement du produit. « Ceci démontre combien il s’agit d’un patrimoine bien vivant, qui offre la garantie de la conservation d’un savoir-faire d’antan propre au pays horloger ».


Infos :

Philippe Lebru et Utinam offre à ceux qui sont intéressés une véritable initiation au savoir-faire franc-comtois, vivre une expérience hors du temps dans la peau d’un horloger. Il faut réserver pour participer à ces ateliers. Dans la peau d’un horloger – UTINAM

Si vous souhaitez faire une randonnée en suivant un chemin de contrebandier sur les pas de François Boinay, toutes les infos Le Pays Horloger (pays-horloger.fr)

La marque Pequignet existe toujours à Morteau https://www.pequignet.com/ et si vous souhaitez rencontrer Émile Pequignet, offrez-vous une chambre-table d’hôtes chez lui dans le Pré Oudot géré par son accueillante épouse par ailleurs présidente de l’association Pays-Horloger LE PRÉ OUDOT maison d’hôtes de charme. (le-pre-oudot.fr)

La maison et table d’hôtes Le Pré Oudot, une ancienne ferme comtoise.





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