Pourquoi il ne faut pas boycotter
les régimes autoritaires

« La politique n’a rien à voir avec le tourisme ». Du moins si l’on en croit le Ministre du Tourisme égyptien Yehia Rashed, à qui l’on a demandé si les sanctions contre les journalistes ne risquaient pas de faire fuir les touristes occidentaux. Ce à quoi il a répondu : « Le tourisme est un progrès social, pas un progrès politique ».

L’ordre et la morale

On sait que les attentats terroristes ont un impact négatif : la sécurité est naturellement importante pour le voyageur. Mais qu’en est-il de la situation politique ? Ça lui est égal. La plupart des voyageurs n’ont que faire de la situation politique de la destination choisie.

Mais il arrive que ça ne laisse pas indifférent. Certains jugent alors bon de boycotter le tourisme d’un pays pour marquer leur désaccord avec le régime en place ou plus simplement la politique menée par le gouvernement. On a pu le voir avec le régime de Franco en Espagne, ou encore le règne des Colonels en Grèce.

Au tour de la Turquie

Aujourd’hui, c’est à la Turquie – qui, n’en déplaise, n’est pas encore une dictature – d’en faire les frais. Et il ne s’agit pas seulement d’Istanbul, mais aussi des stations balnéaires et autres hôtels « all-in » de la riviera touristique turque, qui ont pourtant toujours été considérés comme apolitiques. Les professionnels du secteur en sont convaincus : « Aujourd’hui, les touristes se préoccupent davantage de la situation politique interne. Beaucoup de touristes européens ne veulent pas supporter le régime ».

Pourtant, pour le directeur de l’Institut du Tourisme, le professeur Lohmann, les choses ne sont pas si simples. Il attribue davantage la baisse de popularité dont serait victime la Turquie au feu des projecteurs qui médiatisent l’évolution politique du pays au moins chaque semaine, et peuvent donc générer une opinion déraisonnable.

Beaucoup plus de contre-exemples

« Si le problème était politique, les touristes européens déserteraient aussi l’Iran », ajoute
Lohmann. Pourtant, ce pays s’en tire bien sur le plan du tourisme. Il semble il y avoir un deux poids deux mesures avec la Turquie d’Erdogan. D’une part en raison de la médiatisation plus forte qui touche le pays – véritablement sous le feu des projecteurs – et d’autre part sans doute en raison de sa proximité plus grande avec l’Europe.

Si les récentes purges choquent de nombreux Européens et ne répondent pas à nos critères démocratiques, la stabilité et la sécurité n’en restent pas moins améliorées. Pour le touriste, c’est bien ce qui compte, car il ne subit pas le régime en place. Or, pour certains pays, dans des situations plus graves que la Turquie, il faut malheureusement souvent opérer un choix entre démocratie et sécurité/stabilité.

Car, sinon, que penser de la Thaïlande, régime autoritaire qui attire chaque année un grand nombre de touristes ? Ou encore de ceux de la Tunisie et de l’Égypte avant le Printemps arabe? Il n’était pas question de démocratie, et pourtant les touristes affluaient. Jusque-là, les Européens ne marquaient pas leur désaccord quand il s’agissait d’aller bronzer à Djerba, dans un pays où, pour le coup, Ben Ali et ses proches détenaient 30% des biens immobiliers !

BoycottLe boycott : une mauvaise stratégie

Certains utilisent le boycott touristique comme arme politique. Qu’il s’agisse d’un appel des députés européens à boycotter les Maldives ou de prises de position émanant de la société civile (associations, etc.), on assiste à l’instrumentalisation du tourisme pour condamner d’autres questions, politiques cette fois. On marque son désaccord avec le régime en place en décidant de ne pas mettre les pieds dans le pays. Si on suit ce raisonnement et qu’on veut rester logique, il ne faudrait plus consommer aucun produit exporté par le pays en question.

Ceux qui prônent ce genre de boycott se trompent. En boycottant le tourisme, ce n’est pas le gouvernement qu’ils pénalisent. C’est bel et bien la population. Et en pénalisant la population, on voit mal en quoi ils encouragent ou contraignent le gouvernement à abonder dans leur sens. D’ailleurs, est-ce bien aux touristes occidentaux de faire abonder les gouvernements étrangers dans leur sens ? Cet appel au boycott semble davantage être un moyen de se donner bonne conscience et d’avoir l’impression de faire une différence.

Le tourisme est plus efficace

Une telle action renforce au sein de la population l’idée que le monde prend position contre eux. Cela peut contribuer à légitimer le régime en place, bien content de rassembler sa population contre un responsable extérieur : l’embargo américain contre Cuba a certainement favorisé le maintien du régime castriste.

Et évidemment, la population, qui n’est généralement pas responsable, se retrouve encore appauvrie. On voit mal, dès lors, en quoi cela aide. Le tourisme, synonyme d’échange interculturel et vecteur d’ouverture d’esprit, est bien plus efficace pour inciter au changement et à la révolte. N’est-ce pas la perestroïka et la glasnost instaurées par Gorbatchev en URSS qui ont contribué à ouvrir la voie jusqu’à la chute du Mur ? Ce n’est pas pour rien non plus qu’il n’est pas possible du tout (ou presque) de faire du tourisme dans les pires dictatures. Le régime nord-coréen, totalitarisme le plus abouti, a bien compris qu’il lui était capital de préserver au maximum sa population du monde extérieur.

…et profite encore à la population

En réalité, si la situation d’un pays est telle que s’y rendre n’apportera effectivement rien de bon – comme c’est le cas en Corée du Nord –  il ne sert pas à grand-chose de le boycotter, car le tourisme y sera déjà rendu impossible ou très compliqué. En revanche, si l’État n’a pas encore la mainmise sur tout, la visite d’étrangers (et l’argent qu’ils viendront dépenser) profitera encore à la population. Tout dépend du pays. Certes, l’État prendra sa part, ne serait-ce qu’avec le visa, mais quel pays peut prétendre y échapper ? Ce n’est pas en s’abstenant de commercer avec les habitants qu’on contribue à développer leur économie. Pourtant, c’est un facteur clé de la démocratisation. Là encore, c’est grâce à son développement économique que la Corée du Sud a réussi à s’affranchir de l’autoritarisme.

Dès lors, ne punissons pas davantage les peuples pour l’action de leur gouvernement.

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