Politiques et tourisme : «je t’aime, moi non plus»

La grande sphère politique française méconnaît furieusement le tourisme et cela crée un sacré gâchis sur tous les plans, malgré les discours antalgiques sur « la France, première destination touristique mondiale ».

Entre les politiciens et le tourisme, c’est une curieuse histoire de « je t’aime, moi non plus », qui ne date pas d’hier. Quantité négligeable pour les uns, moyen de se faire valoir pour d’autres, le secteur touristique — qui est un gros contributeur au PIB national (officiellement, on le situe à plus de 7 %) et en emplois directs et indirects (près de 2 millions estimés) — ne parvient cependant pas à être pris au sérieux, ni considéré à sa juste valeur par les politiques.

La plupart voient la branche touristique dans le pire des cas comme un amusement, un paysage récréatif, et au mieux comme une activité économique de très second plan, malgré ce qu’ils en disent.

Symboliquement mais aussi concrètement, il suffit de constater dans chaque nouveau gouvernement à quel rang protocolaire de fin de liste — sur un strapontin — se retrouve le ministre (plutôt secrétaire d’Etat) en charge du tourisme pour se rendre compte de l’intérêt que le pouvoir politique accorde à ce secteur…

D’ailleurs, la médaille du tourisme, pourtant distribuée à tour de bras, se situe elle aussi à l’avant-dernière place en termes d’importance dans les décorations de la République française. C’est dire.

Le regard des politiciens sur le tourisme est celui que l’on porterait à une maîtresse délaissée, que l’on connaît mal et dont on s’occuperait de temps en temps, et avec médiocrité. Ils imaginent le tourisme avec de beaux atours ; il est parfois même fantasmé. Mais, on le rêve tel qu’il n’est pas et ne sera jamais.

Le tourisme vu par les cercles politiques souffre d’un grave malentendu. D’ailleurs, il faut bien le dire, la très grande majorité d’entre eux, qu’ils soient élus territoriaux ou nationaux, n’entendent rien à l’industrie touristique.

Ils s’étonnent même que l’on puisse parler d’organisation et d’industrie — comparée à celle qui produit des biens palpables — tant ils sont persuadés que le tourisme est comme la végétation dans la nature : cela pousse tout seul et se suffit de terre, d’eau et de soleil.

Sans trop caricaturer, on peut penser que certains — trop nombreux — comprennent le tourisme comme la baleine comprendrait la fourmi. Il est vrai qu’avec nos magnifiques paysages, nos fiers monuments, nos belles villes, notre histoire riche, notre gastronomie réputée ou encore nos statistiques, fausses mais valorisantes (la France, première destination mondiale du tourismevoir notre article sur les données du tourisme), il y a de quoi se persuader que tout va bien et que la crise, c’est pour les autres.

Et puis, quels efforts devrait-on faire puisque de toute façon cela va bien pour nous et que notre machine touristique fonctionne à plein régime, d’elle même, dans une sorte de mouvement perpétuel miraculeux ?

A leur décharge, les pouvoirs publics et politiques se retrouvent constamment à devoir discuter avec des représentants de la branche touristique placés en ordre dispersé, mal organisés et ne parlant jamais d’une seule voix, quand ils ne sont pas eux aussi parfaitement incompétents. Cela n’aide pas la branche à être prise au sérieux.

  • Le tourisme : cour de récré des pouvoirs politiques

Cette méconnaissance du tourisme par les politiques est préoccupante lorsqu’ils doivent par exemple voter sur le sujet dans une ignorance complète de ses caractéristiques. Mais, le résultat est bien pire encore lorsqu’ils ont été nommés pour s’en charger.

Peu s’y connaissent parmi les membres élus des bureaux des Comités départementaux et régionaux du tourisme, des offices de tourisme, dans les municipalités et agglomérations, dans les Conseils départementaux… bref, partout où des décisions se prennent pour investir dans le secteur touristique, l’animer et l’orienter.

D’ailleurs, cela commence à la tête de l’Etat où l’on n’a pas vu nommer depuis des lustres de ministres du tourisme bien informés, performants, ayant du poids dans le gouvernement, bien inspirés et sincèrement intéressés par le secteur. Depuis quelques années, ils s’écartèlent même entre plusieurs autres portefeuilles qui n’ont rien à voir avec la filière.

Et dans le cas contraire, comme en 2015 avec Laurent Fabius, l’implication du ministre en charge du tourisme a pu être en apparence totale, mais finalement limitée à des discours bien menés, mais sans concrétisation sur le terrain.

Ailleurs, dans les collectivités, les élus en charge du tourisme sont agriculteurs, agents immobiliers, retraités, enseignants, fonctionnaires… mais pas des professionnels expérimentés et aguerris de cette discipline. Ou si peu.

« Le tourisme, on connaît ! Cela fait des années que nous partons avec ma femme en vacances partout dans le monde » (sic), a-t-on pu entendre d’un élu d’une Agence de développement touristique (ex-CDT). Un spectateur pourrait-il prétendre connaître le fonctionnement du théâtre juste parce qu’il se rend à des spectacles régulièrement ?

Ils sont pourtant là pour réfléchir et le font quelquefois avec ferveur, mais aussi avec candeur. Les élus donnent leur avis sur tout, depuis le pas important (la couleur des dépliants à éditer ou le choix des photos) jusqu’au plus impliquant et ruineux : la création d’un grand aquarium, d’un musée contemporain ou d’un Palais des congrès.

Et ce qu’ils décident, animés par leur inaptitude et leurs préjugés sur le monde touristique, est souvent déroutant, sinon catastrophique. Cela les conduit tant sur le plan local que national à parfois faire engager des investissements inadaptés et souvent déraisonnables (palais des congrès, par exemple : une vingtaine de projets en cours en France) car trop chers, à voter des réglementations coûteuses et non productives, à créer des taxes imbéciles ou encore à attribuer des aides et des subventions mal ciblées.

  • Aujourd’hui, c’est le numérique qui est à la mode

Le digital, les nouvelles technologies, tous les politiques en ont plein la bouche et en parlent comme d’une invention à eux, comme pour se montrer dans la modernité dernier cri. On lance une application régionale accessible par les smartphones par ici, un web-portail aux belles photos par là. Mais sans stratégie, sans vision, sans compréhension de la façon dont fonctionnent les touristes, visiteurs, excursionnistes, vacanciers. Et ce qu’ils attendent réellement. Du trompe-l’œil et du gaspillage en vue.

Et aussi…

• Que dire de cet empilage de structures touristiques ou para-touristiques destinées à défendre chaque chapelle et chaque microcosme géographique, aux moyens lilliputiens et à l’efficacité souvent dérisoire, qui sont devenues notre grande spécialité française ? Ce fameux millefeuille, où tout le monde fait tout et rien, que nous envierait le roi Ubu. On parle de cette ineptie depuis tant d’années, mais rien ne change sur ce registre.

• Quoi penser de ces démagogiques Assises nationales et régionales du tourisme (ou d’autres appellations), dont rien de tangible ne sort, où l’on enfonce des portes ouvertes, où l’on réinvente l’eau chaude ? Et dont le contenu des débats sera de toute façon aussitôt oublié. Ces Assises, mais aussi les congrès réunissant la profession, où les politiques défilent les uns derrière les autres, moins pour expliquer ce qu’ils peuvent faire pour le tourisme que pour détailler ce que le tourisme leur doit.

• Que faire de ces (trop) nombreux rapports parlementaires sur la filière, orientés, mal fagotés, à charge, qualitativement mal renseignés …et surtout enterrés à peine parus ?

• Et comment approuver ces montagnes de labels inutiles, voulus par les élus, dont aucun n’est connu et reconnu par la clientèle touristique, faute de promotion et plus probablement encore de pertinence ? Qui donc ne valent rien commercialement ou tout comme.

  • La quête d’un tourisme chic et rémunérateur

Mais attention. Désormais, on ne veut plus d’un tourisme de masse et de pauvres ! Déjà, il faut songer à ne pas gêner les autochtones-électeurs pour qui les touristes sont des envahisseurs aussi nuisibles que l’oïdium sur les rosiers. Souvent à juste titre.

Les élus veulent pour leur ville, leur station ou leur destination, un tourisme chic, de bon goût, rémunérateur et qui se tient bien. Pas du bas de gamme, synonyme de laideur. On veut des touristes et des vacanciers, mais pas n’importe lesquels.

Des visiteurs qui rapportent et qui ont de l’allure, qui séjournent longtemps, qui dépensent beaucoup. Tous l’espèrent comme si c’était une évidence et sans s’en donner les moyens. La France voudrait en somme devenir une sorte de grand Monaco.

Le touriste d’affaires, lui, on l’aime. Depuis peu, d’ailleurs. Depuis que l’on sait qu’il rapporte de 2,5 à 3 fois plus que le touriste de loisirs. Le tourisme émanant des pays lointains et supposé d’avenir, on l’adore aussi (Chine, Russie, Japon, Amérique du Sud…). Il est très tendance …même s’il ne représente en tout que moins de 5 % des touristes étrangers dans l’Hexagone, selon ce que l’on estime à la louche.

Pour gratifier leur destination, il est fréquent, encore une fois, que les élus rêvent de la doter d’un majestueux Palais des congrès, d’hôtels de luxe, de restaurants aux chefs étoilés, de musées à la mode, de châteaux en Espagne… comme on pensait bien d’ériger de glorieuses cathédrales au moyen-âge.

On en arrive même aux lubies des élus. Dans telles destinations, ils aimeraient un palace « parce que nous n’avons pas d’endroit pour recevoir des VIP, pour le rayonnement de la ville ». Peu importe que la clientèle de ce type soit en sous-nombre, ce qui ne permettra pas de rentabiliser un tel investissement.

Dans telles autres villes, il faut un centre de congrès pour des coûts de 30 à 80 millions d’euros, voire plus encore, « parce que cela va générer des recettes énormes pour la ville et ses commerçants, avec des congrès internationaux », croit-on bon de (faire) croire. Sauf que ce type de manifestation reste rare en France et se concentre surtout sur la Capitale — lire notre dossier sur les centres de congrès.

Bien entendu, peu d’études de marché/faisabilité sont commandées par les responsables politiques pour les éclairer dans leurs projets un tantinet pharaoniques ou mégalomaniaques. Dans le cas contraire, il s’agit fréquemment de dossiers de complaisance exigés pour se conformer aux décisions déjà prises, en réunissant tous les arguments prometteurs qu’il faut.

Le reste mérite un écran de fumée. Qu’il n’y ait pas de marché pour remplir ces belles structures onéreuses à créer et à exploiter n’est pas leur problème. Les hommes et les femmes politiques sont rapidement dans le déni de réalité court-termiste, avec l’immanquable leitmotiv secret du « après moi, le déluge » et « en attendant, je fais mousser le projet ».

Sans compter les innombrables études et expertises demandées, qui finissent dans un broyeur parce que des élus s’opposent entre eux. Autant d’argent public jeté par la fenêtre.

  • Caprices d’élus

Dans tous les cas, l’action touristique n’est jamais mesurée. Tant mieux, car les retombées, si elles existent, sont non mesurables. Ce qui finalement arrange tout le monde pour continuer à dire ce que l’on veut. On dépense à l’aveuglette en décrétant de façon péremptoire que c’est bon pour le tourisme.

De plus, chaque structure en charge du tourisme demande toujours et encore davantage de budget. Une revendication qui justifierait, selon elles, leur insuffisance de résultats, sans que l’on sache vraiment si leur budget actuel est pertinent eu égard à ce qui est fait et de quels résultats on parle.

Si la France n’a aucune stratégie pour son tourisme, il n’en existe que rarement de sérieuses dans ses contrées. Tout se fait par entassement de certitudes et d’actions plus ou moins efficaces, décidées sans analyse préalable, sinon par jeux de calculs politiques…

Ne ricane-t-on pas encore aujourd’hui de toutes ces campagnes de promotion touristique de villes et de régions, aussi improbables les unes que les autres, avec leur slogan rimant à la façon des réclames des années 1950. Et à présent avec anglicisme, comme si le français n’était pas assez riche en expressions imagées ? Ne sont-ce pas des élus qui ont donné le feu vert à de telles opérations de communication ?

De toute façon, avec nos près de 89 millions de visiteurs étrangers « officiels », tout va pour le mieux. Des données fausses et donc inventées, puisqu’on n’a aucun moyen de savoir combien de touristes étrangers visitent notre pays (à part une minorité qui ont besoin d’un visa) et ce qu’ils dépensent — lire notre analyse sur les statistiques du tourisme.

Pourquoi se faire du mal en investissant dans la modernisation des équipements, dans l’accueil touristique, dans la formation, dans la communication, dans les réductions de files d’attente des grands monuments… puisque les touristes affluent quoi qu’on fasse, selon les chiffres écrits sur un coin de table ?

Ce message officiel de « la France, première destination touristique mondiale » agit en premier sur les élus qui le croient vrai et suffisant pour n’avoir rien à faire de plus que ce qu’ils font déjà, généralement si mal ou si insuffisamment.

C’est ainsi qu’à l’opposé des professionnels du tourisme, qui cernent globalement ce qu’il faudrait réaliser même si ce n’est pas toujours à l’échelle macroéconomique, les politiciens n’en savent rien (mais font mine de savoir), ne se remettent pas en question et ne cherchent pas à comprendre les mécanismes complexes et la problématique raffinée du tourisme.

Le mauvais exemple est donné à la tête de l’Etat et descend jusque dans le moindre village. Là, un adjoint au maire bombardé « chargé du tourisme » va découvrir cet univers nouveau pour lui, comme un oisillon qui vient de quitter son nid. Ce sont d’ailleurs autant de prétextes pour se faire financer de beaux « voyages d’études » à l’étranger devant aider à développer le tourisme local.

  • Former les politiques ?

Il serait cependant injuste de faire un amalgame, de brosser un tableau aussi négatif à l’encontre des personnels politiques et de leurs interactions dans le tourisme sans dire qu’il en existe, et en a existé ici et là, qui ont marqué leur passage par un bénéfice réel au profit du secteur, tant sur les plans national que territorial. Beaucoup ont joué un rôle moteur dans le succès d’opérations de promotion et d’image favorables au tourisme et donc à l’économie.

Il serait tentant de citer des noms sur ce registre d’honneur, comme sur celui des échecs. Mais, la liste pour ces derniers serait trop longue.

Dans tous les cas, le tourisme a besoin des responsables politiques pour ériger des valeurs, pour donner l’impulsion, pour tracer des directions, pour globaliser, pour encourager… Loin de les destituer de tout pouvoir sur le tourisme — bien au contraire —, il est indispensable qu’ils s’informent et se forment, qu’ils se mobilisent et qu’ils se professionnalisent autour du tourisme s’ils veulent pouvoir continuer à prétendre s’en occuper. Encore faut-il qu’ils acceptent cette condition.

Pour cela, il leur faudra commencer par écarter les discours d’autosatisfaction, en finir avec les statistiques travesties et la désinformation, et en terminer avec leur errance politique maladive sur le tourisme. Place aux pros. Pas de la politique, mais du tourisme.

• Lire également « ces suspects statistiques du tourisme ».

Mark Watkins

 

 

 

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