Le tourisme deviendra-t-il un produit de luxe réservé aux nantis ?

Cette crise n’en finit pas… Les confinements successifs et restrictions imposées pour les déplacements à l’étranger ont porté un coup dur au secteur du voyage. La majorité des professionnels du tourisme s’accordent sur un même constat: rien ne sera plus comme avant et une profonde mutation du tourisme s’annonce déjà, maintenant. Reste à savoir de quel bois sera fait ce « monde d’après. »

Plusieurs tendances se dessinent

Des signaux récents annoncent la couleur : Venise a définitivement interdit l’accès de son centre historique aux paquebots de croisière, l’Airbus A380, le plus gros avion de ligne au monde, n’est plus produit depuis mars 2021 … L’âge d’or du tourisme de masse et pollueur semble donc révolu. On se dirige résolument vers un tourisme plus qualitatif que quantitatif, un tourisme plus respectueux de l’environnement, et on ne peut que s’en réjouir. La mutation est bel et bien en marche.

Aidé par le mouvement « Flygskam » (honte de l’avion) venu de Suède, le train prend sa revanche : suppression des vols intérieurs en France et en Allemagne au profit du TGV, remise en service des trains de nuit entre grandes villes européennes …

Cette crise aura finalement provoqué une vague verte qui donnera un coup de fouet bienvenu au secteur du transport: les compagnies aériennes se tournent désormais de plus en plus vers les biocarburants et, à plus long terme (vers 2035), des constructeurs comme Airbus prévoient la mise en service d’avions fonctionnant à l’hydrogène, technologie déjà utilisée pour certains trains en Allemagne, et bientôt en France (dès 2023).

Oubliez les billets d’avion à moins de 100 euros !

Cette évolution dans le monde du transport semble inéluctable, mais elle s’accompagnera probablement d’une hausse globale des tarifs, particulièrement dans le secteur aérien. En effet, avec la généralisation forcée des réunions à distance, les entreprises ont vite perçu l’avantage que cela représentait en termes d’économies budgétaires sur les déplacements professionnels.

Cette nouvelle tendance n’est pas que conjoncturelle, elle deviendra structurelle et perdurera bien après la crise : il est déjà acquis que le volume des voyages d’affaires ne retrouvera jamais son niveau d’antan.

Or pour bon nombre de compagnies aériennes classiques, ce segment de clientèle représente jusqu’à 75 % du chiffre d’affaires. Privées de cette source de revenus, ces compagnies devront adopter de nouveaux modèles économiques.

Mécaniquement, les tarifs devraient donc repartir à la hausse et s’aligner sur ceux du train … oubliez le billet d’avion à moins de 100 € vers votre destination minitrip préférée en Europe, dorénavant il faudra compter sur des montants à 3 chiffres. Assez paradoxalement, les compagnies low cost tireront mieux leur épingle du jeu car elles profiteront de cette hausse tarifaire globale, tout en maintenant la maîtrise totale de leurs coûts.

Pour survivre et sortir de leur dépendance des aides étatiques, les compagnies classiques, actuellement sous perfusion, n’auront pas d’autre choix que de s’aligner sur le modèle de gestion des coûts propre au low cost. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre que les vacances à l’étranger risquent donc de coûter plus cher qu’auparavant.

Peu importe, de nombreux Belges ont profité des confinements successifs pour épargner plus que d’habitude et ils piaffent d’impatience pour s’évader vers des destinations exotiques et ensoleillées. Les agences de voyages spécialisées dans les séjours haut de gamme vont donc reprendre très rapidement des couleurs dès que les restrictions seront totalement levées.

A l’instar des coûts liés au transport, les autres postes du budget moyen consacré aux vacances risquent de subir la même inflation, entre autres à cause des mesures d’hygiène supplémentaires, des nouvelles normes environnementales (la transition écologique a un coût …) et de la réduction de capacité d’accueil des lieux fréquentés par les touristes.

Ajoutez à cela les surcoûts liés aux tests PCR avant et après le séjour (à titre d’exemple, ils s’élèvent actuellement à près de 750 euros pour une famille de 5 personnes) et on comprend aisément que les vacances à l’étranger pourraient devenir un produit de luxe, réservé à une classe de nantis qui en ont les moyens.

Des vacances en Belgique hors de prix ?

Pour maintenir des vacances accessibles à toutes les bourses, et par la même occasion réduire l’empreinte carbone causée par le transport, la solution viendrait donc du tourisme de proximité (appelé « staycation » par certains). La plupart des offices de tourisme locaux et régionaux en ont fait leur marotte et l’ont inscrit dans leur nouvelle stratégie, en espérant que cette tendance au « locatourisme » s’installe durablement…

Avouons-le, les restrictions imposées par notre gouvernement nous ont permis de redécouvrir la beauté et la richesse de notre patrimoine, qu’il soit naturel ou culturel. Programmer ses vacances dans son propre pays semble donc un choix séduisant.

Cependant, la plupart des Belges qui ont tenté de réserver une location saisonnière durant les derniers congés scolaires de Pâques ont subi une douche froide : certaines offres, comme par exemple un séjour d’une semaine aux Lacs de l’Eau d’Heure pour une famille de 5 personnes, dépassaient allègrement les 2.000 €, rien que pour le logement seul…

Sur l’excellent site de réservation de Wallonie Belgique Tourisme, nous avons même déniché un chalet familial à plus de 1.000 € la nuitée, un tarif digne d’une villa méditerranéenne ! Certes, le niveau de qualité de l’hébergement en Wallonie a fortement progressé ces dernières années.

C’est une évolution positive: les exemples récents (investissements du groupe hôtelier Vander Valk) ou à venir (le futur eco-resort Your Nature à Antoing) en sont les témoins, mais l’offre s’en retrouve déséquilibrée, et hors de portée des budgets moyens. La ruée toute récente des acquéreurs, essentiellement flamands, sur les résidences secondaires dans le sud du pays va probablement creuser encore un peu plus l’écart des inégalités sociales.

La populace n’aura plus qu’un seul choix : rejoindre le flot des touristes d’un jour qui s’entassent dans les trains en direction de la côte comme dans des bétaillères, ou aller faire la queue devant les cascades du Ninglinspo.

Durant ces derniers mois, ce phénomène, largement médiatisé, a généré une saturation de certains lieux touristiques connus, avec pour conséquence un refoulement de ces visiteurs indésirables par les autorités locales …

Le danger d’un tourisme consanguin

La solution pour éviter ce risque de « surtourisme » local consisterait en une gestion intelligente des flux, appuyée par une communication adaptée qui permet d’orienter les touristes vers d’autres lieux moins fréquentés. En prévision d’une sur-fréquentation estivale, la ville de Marseille a choisi une option radicale : une campagne de « démarketing » qui n’incite plus les touristes à envahir le centre historique et les célèbres calanques, couplée à un renforcement de l’accueil sur site.

©Port de Marseille

D’autres offices de tourisme ont opté pour une solution différente : la sélection qualitative du public. Le Bassin d’Arcachon a ainsi dévoilé en février dernier sa nouvelle stratégie ciblant « un public urbain et cultivé » (sic) … un choix ouvertement assumé, que d’aucuns jugent discriminant.

Ce tourisme de proximité et sélectif, plus qualitatif que quantitatif, cultive en apparence certaines vertus : il permet d’éviter la sur-fréquentation et de capter un public a priori plus rémunérateur pour l’économie locale. Ce choix stratégique présente malgré tout une face cachée : à force de privilégier une clientèle nationale, de préférence aisée et éco-sensibilisée, on favorise un profil unique formaté selon un modèle de castes, on annihile la mixité sociale et culturelle entre touristes d’origines diverses …

Ce tourisme « entre soi » pourrait être qualifié de « tourisme consanguin » avec les dérives que cela induit: appauvrissement intellectuel, manque d’ouverture vers le monde, enfermement dans des ghettos à touristes déployés à grande échelle sur l’ensemble d’un territoire, comme ce fut déjà le cas auparavant pour certains villages de vacances.

Évitons de tomber dans ce piège car finalement, l’essence même du voyage touristique ne réside-t-elle pas dans la richesse des échanges culturels et la découverte dans le respect de l’autre ? Ouvrons vite les frontières et favorisons le tourisme pour tous !

Désormais, l’enjeu n’est plus de tendre vers un tourisme plus vert, mais bien vers un tourisme plus ouvert et plus social… Une suggestion ? offrir un sac à dos et un pass Inter-Rail européen à tous les jeunes, afin de leur permettre de profiter de vacances à bon prix et d’ouvrir leur esprit à d’autres cultures, tout en utilisant un moyen de transport durable… 2021 n’a-t-elle pas été décrétée « l’année du rail » par l’Europe ?



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