Le tourisme après COVID-19 : réflexions et visions (2)

Le tourisme connaît une croissance fulgurante au point d’être la première industrie mondiale. S’il est indéniablement un excellent moyen d’échange, de rencontre entre les peuples de cultures différentes, il est aussi au service de la paix mondial.

D’un autre côté, nous avons vu les effets pervers de cette activité sur l’environnement naturel, social des territoires. Il est dès lors important de se poser des questions fondamentales sur son avenir.

Devrait-on continuer sur cette voie au risque de détruire nos territoires ? Ou bien faudra t-il réfléchir ensemble, professionnels, universitaires, politiques à une utilisation rationnelle des ressources touristiques pour les protéger aux futurs générations ?

Vision à moyen-long terme

L’intervention des différents acteurs en relation avec le tourisme devrait s’articuler autour de :

  • La planification touristique (locale, régionale, nationale), en associant les opérateurs du secteur et la société civile (les populations)

  • La formation aux métiers du tourisme en intégrant des matières tel que l’écologie, l’éthique, l’économie circulaire

  • La législation afin d’encadrer le développement de l’activité touristique et préserver ses ressources

  • L’implication d’organismes et organisation internationales par l’apport d’expertise dans le domaine touristique vers les pays en développement (transfert de technologie) pour leur assurer une transition vers un tourisme et développement durables

Le tourisme de demain devrait inclure les populations locales dans le processus de mise en valeur et d’exploitation de la ressource touristique et assurant une redistribution juste des revenus du tourisme, ce qui manque cruellement maintenant.

Vision à court terme

La reprise de l’activité touristique sera progressive et s’articulera à travers différentes échelles :

  • Locale, dès que le pays passe à la phase de « déconfinement », par crainte d’un rebond de l’épidémie. Les appels sans cesse répétés sur les réseaux sociaux « restez chez vous », « #PartezenFrance » ou encore des recommandations d’autorités de passer les vacances dans le pays de résidence, qui est un moyen pour soutenir le secteur touristique localement à l’image de ce que fait l’Office de tourisme de Californie, « Les voyages en voiture sont une énorme opportunité pour la Californie d’aider à relancer l’économie » (Glusac et al., 2020), a déclaré Caroline Beteta, présidente et chef de la direction de Visit California. Par ailleurs et en dépit de l’ouverture de certaines frontières il sera difficile d’y pénétrer comptes tenus des conditions sanitaire strictes, « il n’y aura pas de règle vous interdisant de voyager d’Oklahoma à Albuquerque, par exemple, mais il y en aura probablement une vous interdisant de voyager de Paris à New York », a déclaré Stewart Verdery, directeur général de la firme de lobbying Monument Advocacy et ancienne secrétaire adjointe du Département de la sécurité intérieure (ibid.)

  • Bilatérale et/ou régionale tenant compte de l’indice des contaminations R0 (ou le taux de reproduction de base du virus). Sa mesure permet de déterminer combien de personnes risquent en moyenne d’être affectées par une personne contaminée et de la situation épidémique (nombre contamination et d’hospitalisation par jour) (L’Obs, 2020)

De nombreux professionnels du tourisme craignent que ces restrictions de voyage contribuent à exacerber le repli sur soi et le rejet de l’autre qui minent déjà les sociétés depuis quelques années. Cette situation va perdurer tant que le virus reste parmi nous et qu’aucun vaccin ou médicament n’arrive sur le marché.

L’impact économique et social dans les pays qui dépendent du tourisme sera considérable. Perte d’emplois, récession économique, perte du pouvoir d’achat ; les chiffres sont stupéfiants. Selon une estimation mondiale, environ 100 millions d’emplois dans le secteur du voyage ont été supprimés ou le seront (WTTC, 2020). Les premiers plans sociaux sont déjà annoncés dans le secteur aérien (British Airways, le Groupe Lufthansa, Air France/KLM, etc.) ainsi que chez le plus grand voyagiste du monde, TUI.

La situation sera dévastatrice pour les économies et les populations des pays en développement ; perte d’emploi, absence de filets sociaux, etc. Ces pays sont se sont désargentés pour pouvoir soutenir les opérateurs touristiques, le manque d’infrastructure sanitaire les rend vulnérable face à cette pandémie, ces éléments peuvent conduire à des troubles sociales et une instabilité politique. Le PNUD a déclaré que la crise du COVID-19 menace de frapper de manière disproportionnée les pays en développement – les pertes de revenus devraient dépasser les 220 milliards de dollars et près de la moitié des emplois en Afrique pourraient être perdus (Kitenge, 2020).

Le tourisme « élitiste » sortira-il indemne ?

Nous le savons très bien, la consommation du produit touristique exige du touriste d’avoir en plus du temps et de l’argent, la sécurité (Giubilato, 1983, p. 35-37). Or, dans une situation de pandémie, la sécurité sanitaire, est tributaire des progrès de la recherche médicale. Dans le cas du COVID-19, les scénarios les plus optimistes comptent entre 12 et 18 mois avant la commercialisation globale d’un vaccin.  

« Laboratoires universitaires et entreprises privées investissent leurs efforts dans le développement d’un vaccin pour le COVID-19. Depuis le début de la pandémie, ce ne sont pas moins de 70 vaccins qui ont été analysés et 5 en sont à la phase clinique. Plus il y a d’efforts entrepris pour développer un vaccin efficace, plus grande est la chance de pouvoir espérer un vaccin au plus tôt d’ici 12 à 18 mois » (De Bové et al., 2020).

Dans le même temps, nous assistons à un foisonnement d’initiatives pour rassurer le touriste. Allant de la prise de température aux frontières, aux tests systématiques avant l’embarquement jusqu’à l’aménagement des plages ou encore des labels « CovidFree » apparaissent : bien que l’engouement solidaire et les efforts sont à saluer, qu’en adviendra-t-il de ces stratégies appliquées à échelle globale ? 

Toutefois le segment du luxe ou élitiste sera probablement moins sévèrement touché, cette clientèle qui a besoin de s’évader de cet « environnement anxiogène » aura recours, pour ses vacances en famille, à l’affrètement de jet privé. Pour ceux-là, le prix oscille entre 4000 et 6000 US dollars par heure de vol, ce qui est légèrement plus cher que la première classe en ligne régulière, mais évitera la promiscuité et le contact avec d’autres passagers. Quant aux établissements qui pourront accueillir cette clientèle, ce seront principalement les palaces qui offrent des conditions de confort et de sécurité optimaux avec la possibilité de privatiser des sites touristiques. 

« Une chose qui est forte et claire pour nos clients : tout voyage à court terme doit être privé » a déclaré Jack Ezon, fondateur et associé directeur d’Embark Beyond, une agence de voyages de luxe. « Trouver une option ‘hermétiquement scellée’ semble être la solution la plus responsable. » À la fin du luxe, cela signifie une demande accrue de villas et de marques d’hôtels de luxe comme Aman, connue pour ses emplacements éloignés et ses hébergements autonomes, et Rosewood, où de nombreuses propriétés ont des résidences avec entrées ou ascenseurs privés. « Alors que dans le passé, la confidentialité pouvait être considérée comme un privilège non essentiel, elle est aujourd’hui considérée comme un élément clé pour assurer la sécurité et la protection des personnes », a déclaré Radha Arora, présidente de Rosewood Hotels & Resorts (Glusac et al., 2020). 

Demain, le début de la fin du tourisme de masse ?

Difficile de le dire, toutefois nous assistons à une évolution voire une révolution dans nos modes de consommation pour qu’ils soient plus éthiques et responsables. Il est désormais temps pour le tourisme de saisir cette conjoncture pour accompagner la mutation qui est en train de s’opérer. Selon une enquête réalisée par l’Université Ryerson, 73 % des personne interrogées comprennent le sens du tourisme durable et peuvent nommer des pratiques qu’ils estiment « durables » (Dodds, 2015).

La prise de conscience est générale. Il est maintenant temps pour les organisations internationales, les États, les collectivités locales, la société civile, de s’engager énergiquement, par des législations incitatives pour orienter notre consommation touristique afin qu’elle soit éthique et responsable. Nous parviendrons ainsi à un tourisme mondial fidèle à la Déclaration de Manille qui célèbre déjà ses 40 ans.

Meziane


Références

De Bové, E., Van Nuffel, N., & Charlier, S. (2020, May 15). COVID-19. Pour un vaccin disponible rapidement et pour tou·te·s, y compris dans les pays pauvres. CNCD-11.11.11. https://www.cncd.be/appel-COVID-19-tour-un-vaccin-disponible-pays-pauvres

Delisle, M.-A., & Jolin, L. (2007). Un Autre Tourisme Est-Il Possible?: Éthique, Acteurs, Concepts, Contraintes, Bonnes Pratiques, Ressources. PUQ.

Dodds, R. (2015, June 2). La réelle volonté de voyager de façon responsable. Réseau de veille en tourisme. https://veilletourisme.ca/2015/06/02/la-reelle-volonte-de-voyager-de-facon-responsable/

Doumayrou, V. (2018, January 12). Le surtourisme et ses causes. Club de Mediapart. https://blogs.mediapart.fr/vincent-doumayrou/blog/120118/le-surtourisme-et-ses-causes

Giubilato, G. (1983). Economie touristique (Delta & Spes).

Glusac, E., Mzezewa, T., & Firshein, S. (2020, May 6). The Future of Travel. The New York Times. https://www.nytimes.com/interactive/2020/05/06/travel/coronavirus-travel-questions.html

Kitenge, S. Y. (2020, April 15). Mondialisation et COVID-19: Quel est l’impact sur l’économie africaine? | AfriqueRenouveau. https://www.un.org/africarenewal/fr/derni%C3%A8re-heure/mondialisation-et-covid-19-quel-est-limpact-sur-l%C3%A9conomie-africaine

L’Obs. (2020, April 20). Le « R0 », ou « taux de reproduction de base » du coronavirus est-il plus élevé que celui des autres maladies ? L’Obs. https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200420.OBS27781/le-r0-ou-taux-de-reproduction-de-base-du-coronavirus-est-il-plus-eleve-que-celui-des-autres-maladies.html

World Tourism Organization (UNWTO) (Ed.). (1980). Manila Declaration on World Tourism | Déclaration de Manille sur le tourisme mondial | Declaración de Manila sobre el turismo mundial. UNWTO Declarations | Déclarations de l’OMT | Declaraciones de La OMT, 1(1), 1–34. https://doi.org/10.18111/unwtodeclarations.1980.01.01

World Tourism Organization (UNWTO) (Ed.). (2013). Un Tourisme Durable pour le Développement Guide – Renforcement des capacités pour un tourisme durable pour le développement dans les pays en voie de développement. World Tourism Organization (UNWTO). https://doi.org/10.18111/9789284415502

WTTC. (2020, April 24). News Article | World Travel & Tourism Council (WTTC). https://wttc.org/News-Article/WTTC-now-estimates-over-100-million-jobs-losses-in-the-Travel-&-Tourism-sector-and-alerts-G20-countries-to-the-scale-of-the-crisis



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