Le grand jeu de l’été: La course aux couleurs

En Espagne, le masque est obligatoire dès l'âge de 6 ans (©Movi Press)

On savait que les goûts et les couleurs ne se discutent pas mais, depuis que la Belgique a commencé à jouer à Color Addict (un jeu de société pour très petits…) pour gérer la crise Covid-19 de ses voisins, les voyageurs voient rouge. Et pas seulement quand leur destination vire à l’écarlate.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les Affaires étrangères de Belgique semblent ne pas maîtriser cette palette colorée. Le groupe Celeval (cellule d’évaluation fédérale) qui imagine ce Tetris coloré est composé d’une quinzaine d’experts -une fonction désormais fort prisée- qui, deux fois par semaine, parfois à l’improviste, jouent au jeu de l’oie du voyageur belge.

Des touristes qui jouent bien le jeu (©Movi Press)

Les règles du jeu ? Elles fluctuent au rythme des chiffres et avis publiés par les différents pays et de l’humeur de ces experts, puis de celle des politiques qui décident in fine.

Cette course d’obstacles doit slalomer entre les notes produites par chaque pays mais qui ne reposent sur absolument aucune structure unifiée.

Les « experts » ont beau plaider pour une cohésion européenne, c’est donc toujours le grand chaos. Un exemple avec l’Espagne…

L’Espagne vue d’Espagne, ce n’est pas l‘Espagne vue de Belgique

Depuis quelques semaines, l’Espagne fait trembler les vacanciers -au départ, sur place et au retour- qui craignent d’être pris en otages par ce jeu de fléchettes colorées. Le risque de la quarantaine au retour, le spectre de rater la rentrée scolaire alors qu’on a déjà loupé la sortie en juin, la hantise d’un re confinement -rien ne leur est épargné et nombreux sont ceux qui ne lâchent plus leur téléphone pour traquer les changements de couleurs et éventuellement sauter dans leur voiture pour s’enfuir. Quant à ceux qui voyagent en avion, ils savent déjà que ce serait sans doute la débâcle.

En effet, la Belgique distribue ses couleurs par zones territoriales de 150.000 à 800.000 habitants en ne tenant pas compte du découpage réalisé par l’Espagne qui, elle, gère la crise en fonction des foyers -quartiers, villages, villes, régions, provinces, communautés. Cette division particulière de la péninsule ibérique, avec 17 communautés autonomes non fédérées qui se partagent 50 provinces, des grandes et des petites villes et des milliers de communes, et 2 villes autonomes, semble être ignorée par nos experts.

Une réalité de terrain ignorée de nos experts

L’Espagne, pays de prédilection des vacanciers belges ne fonctionne pas en termes de couleurs, et se base sur les chiffres (cas, taux d‘incidence, hospitalisations, décès,…) pour prendre les décisions –(re) confinement, port du masque (de toutes manières obligatoire partout depuis bien avant la Belgique), fermeture des établissements Horeca, distances physiques, horaires planifiés et nombre de visiteurs pour les plages ou les magasins…

Cette façon de fonctionner permet aux autorités locales d’être très réactives et de se focaliser sur les foyers sensibles -avec des décisions rapides de fermeture de villes ou de communes.

Des communautés et provinces ont donc été colorées en rouge et/ou en orange par la Belgique (et pas nécessairement par d’autres pays), pour des chiffres très différents -de 10 à 200 cas pour 100.000 habitants !

Avec les mêmes taux d’incidence fort bas, certaines villes, communautés ou provinces sont devenues orange alors que d’autres, plus atteintes, sont restées hachurées en vert.

Ainsi, lorsque, comme c’est le cas depuis une semaine, toute la Communauté valencienne est pointée orange, il faut savoir que c’est la ville de Valence et quelques foyers localisés surtout dans la province de Valence qui sont à surveiller sur le terrain, alors que la grande partie de cette communauté, notamment la province d’Alicante, se porte beaucoup mieux. En tous cas que la Belgique.

Des locaux disciplinés avec humour (©Movi Press)

Des touristes plus en sécurité là-bas qu’ici

L’Espagne a pourtant pris des mesures draconiennes bien avant notre pays, le confinement de certaines provinces ou communautés a été beaucoup plus strict.

Un exemple : une demi-heure de sortie autorisée par jour autour de son logement pour les seuls propriétaires d’un chien et enfants interdits de sortie sur la Marina Alta pendant plus de deux mois, dans la province d’Alicante, partie de la Communauté valencienne où nous avons séjourné.

Les quarantaines sont très surveillées, les protocoles d’hygiène bien plus suivis et surtout beaucoup mieux gérés par les autorités qui ont distribué masques et imposés des gels partout. Les plages ont été rapidement organisées afin d’éviter la cohue, on ne croise pas une seule personne sans masque (y compris les enfants à partir de 6 ans) et tout le monde semble avoir intégré les mesures afin de passer des vacances avec le plus de sérénité possible.

Sur les réseaux sociaux, tous s’accordent pour attester que l’Espagne -en tous cas la Costa Blanca, fort appréciée des Belges- gère fort bien la crise et que la traversée de la France, après la Belgique, pour ceux qui s’y sont rendus en voiture, a montré combien nos voisins directs et nous-mêmes n’avons pas de conseil à donner.

Pour l’Espagne, la Belgique est plus à risque !

Si quelques irréductibles -indépendantistes dans quelques poches de Catalogne, opposants au gouvernement central du côté de Madrid ou frondeurs friands de fêtes improvisées- ont provoqué des dérapages, la Belgique peut difficilement blâmer les autorités espagnoles au regard de sa propre gestion calamiteuse de la situation à Anvers pendant des semaines.

Cette façon de donner des leçons aux autres pays fait hérisser de nombreux cheveux sur les têtes européennes et espagnoles qui pointent le nombre de décès belges (toujours le plus élevé malgré le débat autour de la façon de compter les causes de la mortalité et l’absence de tests) et une gestion de crise particulièrement chaotique. Dans les sphères officielles, diplomatie oblige, on ne le dit qu’à bas mots, mais on le dit.

Des visiteurs attentifs aux règlements (©Movi Press)

A côté des mesures sanitaires, l’Espagne, qui déplore l’absence de nuance dans l’attribution de ces couleurs, a continué sa campagne de communication, en rénovant son portail touristique Turespana et en lançant une campagne de publicité au titre évocateur « Revenir en Espagne ».

Celle-ci s’adresse aux 84 millions de visiteurs internationaux qui se sont rendus en Espagne l’an dernier (dont de nombreux repeaters); et à ceux qui se seraient sentis freinés cet été par la crise du Covid19.

A noter que, pour l’Espagne, qui réalise quotidiennement jusqu’à 50 fois plus de tests PCR par mille habitants que la Belgique (!), notre pays est une zone à risque et les vacanciers belges (qui se sont, pour la grande majorité, bien comportés, évitant les situations à risque) appréhendent davantage leur retour sur le sol belge que leur séjour sur le sable espagnol…

Movi Press

Pour rappel, le départ vers une zone orange est autorisé avec une « vigilance accrue » sous certaines conditions et respect des règles locales et celui vers une zone rouge est interdit.

Le retour depuis une zone orange impose de remplir en ligne le Passenger Locator Form et il est « recommandé » d’observer une quarantaine et d’effectuer un dépistage. Le retour d’une zone rouge impose la quarantaine et le dépistage.

https://travel.info-coronavirus.be/fr/public-health-passenger-locator-form et www.info-coronavirus.be

Béatrice Demol

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