La Thuringe, un Land allemand méconnu (2)

Suite et fin du road-trip...

Le lit de la rivière Gera passe sous les maisons à colombages qui bordent les deux côtés du Pont des Epiciers en dessinant un îlot de verdure bien apprécié par les habitants

Juillet 2020, première escapade hors de nos frontières depuis que la Covid-19 a bouleversé nos vies ! A seulement 500 kilomètres de chez nous, ce road-trip a une saveur unique. Ouvrir le regard vers d’autres paysages, espérer de multiples découvertes, et retrouver le plaisir de prendre la route et de vagabonder.

Erfurt indissociable de Martin Luther

C’est à Erfurt que la théologie de la Réforme trouve ses racines car c’est ici que Luther obtint son diplôme de « magister » à la faculté des Arts en 1505 avant de choisir la vie monastique au couvent des Augustins en remerciement pour avoir survécu à la chute de la foudre lors d’un violent orage.

Il y resta jusqu’en 1511 quand il devint docteur en théologie à Wittenberg. C’est ici qu’il affichera son opposition au commerce des indulgences papales et y mettra en œuvre ses activités réformatrices en se mariant entre autres. Sécularisé en 1559, le couvent connaîtra diverses fortunes avant d’être restauré après la dernière guerre.

Néanmoins on peut encore visiter les murs historiques et les cellules dans lesquelles les moines ont prié. L’église catholique à l’origine est déjà étonnante par sa sobriété et compte de très beaux vitraux de 1320. Le paisible cloître gothique avec ses hautes travées offre un beau témoignage de l’architecture religieuse médiévale.

Le cours naturel de la Gera s’écoule dans la vieille ville de Erfurt en passant entre autres sous le pont couvert des Epiciers mais ses abords verdoyants offrent aux terrasses qui la surmontent un havre de paix

Métropole de la Thuringe, Erfurt a accueilli au cours des siècles d’autres personnalités comme Schiller, Goethe, Bach, Herder et même le tsar Alexandre et l’empereur Napoléon lors d’une rencontre hautement politique pour mettre à jour le contenu de leur alliance.

Centre économique de la région au carrefour de routes commerciales importantes au Moyen-Age, la cité s’est enrichie entre autres par le commerce du pastel cultivé dans le bassin de la Thuringe.

Les négociants ont ainsi pu financer la création de l’université mais aussi de belles maisons patriciennes dont les toits pointus et élevés étaient autant de greniers pour y faire sécher les coques de pastel dont on extrayait un somptueux pigment bleu.

Les Biergarten, c’est une institution en Allemagne, à savoir des brasseries en plein air, souvent à l’ombre de hauts arbres et on peut souvent aussi y prendre un repas accompagné de bière bien entendu

Erfurt est aussi une des rares villes allemandes à disposer d’une synagogue datant du Moyen-Age, la plus vieille synagogue d’Europe encore debout devenue un musée. Les pogroms n’ont toutefois pas manqué dès le 14ème siècle et la communauté juive a pratiquement disparu.

Plusieurs Juifs conscients du danger avaient préventivement caché leurs biens de valeur dont certains ont été retrouvés fortuitement en 1988 et sont exposés dans la synagogue sous le nom de Trésor d’Erfurt. L’occasion d’y admirer plus d’un millier de pièces de monnaie et des lingots en argent mais aussi un superbe anneau de mariage dont il n’existerait que deux autres exemplaires dans le monde.

Épargné par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, le vieux centre de la ville abrite des édifices vieux de près de 900 ans toujours intacts et soigneusement préservés. Certaines affichent un œil ouvert à mi-hauteur du bâtiment.

L’église de Tous-les-Saints d’Erfurt est une petite église romane des 12 et 14ème siècle mais elle domine toute la vieille ville médiévale avec son haut clocher de 53m

On y glissait jadis une poignée de paille pour signaler que la bière brassée dans la maison était enfin disponible. On y trouve aussi enjambant la Gera le pont des Epiciers, le plus long pont encore habité d’Europe, à savoir que sur ses deux côtés s’alignent d’étroites maisons à colombages surmontées de toits pentus à découvrir pour leurs galeries d’art et leurs boutiques d’artisanat, d’antiquités et d’échoppes de tissus teintés du bleu pastel cultivé jadis dans la région.

C’est aussi le lieu de tous les rendez-vous des uns et des autres dès que le soleil est de la partie. Les terrasses des restaurants, les biergarten et les jardins publics sont envahis par une foule joyeuse sans doute un peu trop compacte en ces temps de coronavirus…

Cette rue est en fait un pont, le pont des Epiciers, dont les deux côtés sont occupés par des maisons habitées dont la plupart sont encore des commerces

Weimar, de Goethe et Schiller à Henry van de Velde et Gropius

Dernière étape de notre voyage mais non des moindres, Weimar a d’ailleurs été saluée par l’UNESCO avec une quinzaine de sites répertoriés dont nous n’avons pu découvrir que quelques-uns.

C’est à l’époque de la duchesse Anna Amalia, au 18ème siècle, que s’ouvre la période dite classique de Weimar. Veuve du duc Ernst August II de Saxe-Weimar, elle assure la régence au nom de son fils à peine âgé d’un an.

Goethe a été le premier intendant du Théâtre national allemand et il y collabora avec Schiller, c’est pourquoi leur statue se dresse devant le théâtre

Sous son impulsion, la ville devient un centre intellectuel important dominé par Johann Wolfgang von Goethe qui de précepteur du futur duc Charles-Auguste devient aussi le directeur de la bibliothèque qui porte aujourd’hui le nom de Anna-Amalia.

La duchesse était en effet une passionnée de lectures et tenait un salon littéraire fameux, le Musenhof.

Sa collection personnelle comptait quelque 5000 ouvrages incorporés aujourd’hui à la bibliothèque qui connut plusieurs extensions au début du 19ème siècle.

Malheureusement un incendie détruisit une partie de l’édifice en 2004 et quelque 50000 livres furent détruits et 62.000 autres endommagés. Entièrement restaurée à l’identique, la bibliothèque a retrouvé son extraordinaire style rococo avec des plafonds en stuc, de nombreuses colonnes, arches et galeries qui rappellent l’architecture des églises.

La salle rococo de la célèbre bibliothèque Anna Amalia présente un ovale dans un rectangle et s’élève sur 3 étages avec de précieux livres qui sont rangés dans les rayonnages entre de nombreux bustes et des portraits de personnages marquants

Dans les galeries, des portraits et des bustes de personnages célèbres occupent les lieux à côté des rayonnages chargés d’ouvrages et de boîtes en carton quand il s’agit de livres abîmés, de quoi inspirer le visiteur.

À quelques pas seulement du centre-ville, le parc de l’Ilm, oasis de calme et de verdure, a été dessiné par Goethe et aujourd’hui on peut y voir un cimetière russe, des ruines et des arbres magnifiques

Goethe devint aussi ministre de Charles-Auguste qui lui offrit une maison baroque sur la place des Dames qu’il a occupée jusqu’à son décès en 1832. Tout y est resté comme à son époque : cabinet de travail, bibliothèque de quelque 6000 ouvrages, pièces d’habitation dont une salle de réception où il recevait les personnalités de son temps.

Le jardin qui rappelle celui de Bach est un havre de paix au cœur de la ville où il aimait se retirer chaque jour avec son épouse. On retrouve Goethe, encore, à côté de son ami et écrivain Schiller statufiés debout face au Théâtre national allemand reconstruit en partie au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Goethe en fut également le directeur et il y fit jouer les grands drames de Schiller. C’est encore Goethe qui fit assécher les marais qui bordent la ville le long de la rivière Ilm pour y dessiner un vaste parc où il fit édifier un pavillon où il se retranchait pour écrire.

Le théâtre d’Etat de Thuringe est un lieu de mémoire de la démocratie allemande car c’est ici qu’a été adoptée la nouvelle constitution de l’Allemagne républicaine qui donnera nom plus tard à la République de Weimar

D’autres hommes prestigieux du panthéon des Arts et des Lettres allemands ont résidé à Weimar et y ont exercé leurs talents à l’image de l’écrivain Herder et des compositeurs Jean-Sébastien Bach et Franz Liszt qui prit même la direction de l’opéra de la ville.

Un siècle plus tard, la ville se distingue encore pour ses idées révolutionnaires qui mettent fin à la monarchie et conduisirent en 1919 à la rédaction de la constitution de la première république d’Allemagne connue sous le nom de République de Weimar, qui a inspiré l’écriture de la constitution de plusieurs pays latino-américains.

Pourtant la République subira d’incessantes épreuves intérieures et extérieures et ses partisans ne résisteront pas aux assauts des forces radicales de droite qui amènent Hindenburg, le président du Reich en exercice depuis 1925 à nommer Adolf Hitler à la tête du gouvernement. Avec cette décision c’est le coup de grâce fatal à la démocratie parlementaire d’une République déjà fortement ébranlée. On connaît la suite malheureusement

Henry Van de Velde et Walter Gropius continuent à inspirer des architectes fidèles à l’Art Nouveau de leurs célèbres prédécesseurs

Les dernières années du Grand-Duché de Saxe-Weimar-Eisenach sont particulièrement fertiles culturellement parlant car le grand-duc désigne comme conseiller artistique Harry Kessler, un éminent amateur d’art et mécène qui se passionne pour tous les mouvements modernes de l’impressionnisme et du symbolisme.

Il croise ainsi notre confrère Henry van de Velde qui s’est spécialisé comme architecte d’intérieur et l’engagera pour décorer sa maison à Weimar.

C’’est à cette occasion qu’il rencontrera le grand-duc qui le charge de mettre en valeur les productions culturelles et artisanales de la région. Van de Velde décide alors de résider à Weimar avec sa famille et y construit sa propre maison, la Haus Hohe Pappeln, du nom des hauts peupliers qui bordaient le jardin.

En 1908 il fonde l’Institut des Arts décoratifs et industriels de Weimar dont il sera le directeur jusqu’à ce que la Première Guerre Mondiale l’oblige à quitter l’Allemagne et à rentrer en Belgique non sans avoir désigné son successeur, Walter Gropius, architecte et designer allemand.

Au sortir de la guerre, après la proclamation de la république de Weimar, Gropius reprend la tête de l’école qu’il renomme Bauhaus Institut jetant ainsi les bases d’un style international basé sur le fonctionnalisme tout en encourageant l’émulation entre artistes et artisans.

Un nouveau « cube de livres » placé dans la cour intérieure du château rouge et jaune est le bijou du nouveau centre d’études ultra-moderne de la bibliothèque Anna Amalia. Cet espace intérieur géométrique habillé de fins coffrages en bois contraste avec la face extérieure brute en béton de parement du bâtiment.

Il faut prendre le temps de flâner dans le tout nouveau musée consacré au Bauhaus pour comprendre combien cette école fut le berceau du design moderne car elle permettait l’expérimentation artistique en utilisant entre autres de nouveaux matériaux.

Le Bauhaus a bien entendu été chassé d’Allemagne par le mouvement nazi qui pourtant apprécie Weimar qui a concentré entre les 17 et 19ème siècles la quintessence de la culture allemande. Ce qui fait dire que cette ville emblématique a connu une histoire assez paradoxale.


Infos sur le Land : www.thueringen-entdecken.de/; www.visit-thuringia.com/

Infos sur Erfurt : www.erfurt-tourismus.de/fr/

Infos sur Weimar : www.weimar.de/fr/tourisme/ N’hésitez pas à visiter le Musée Neues Weimar construit en 1869 pour être le Grand Ducal Museum, un des premiers musées en Allemagne. Depuis avril 2019 il ouvre une exposition permanente sur l’art moderniste précoce de l’école de peinture jusque Henry van de Velde.

Il faut ensuite poursuivre jusqu’au Musée Bauhaus Weimar établi à 10 minutes à pied à peine du précédent et inauguré en 2019 à l’occasion du 100ème anniversaire du Bauhaus, présentant les trésors cachés durant près de 60 ans de la plus ancienne collection bauhaus au monde.

Pour en savoir plus sur les sites listés par l’Unesco rien qu’à Weimar www.klassik-stiftung.de/en/museums-and-cultural-sites/ auxquels il faut encore ajouter l’ancienne école d’art fondée par Henry Van de Velde. Un autre site liste les bâtiments marqués par le modernisme et le bauhaus : https://www.klassik-stiftung.de/en/your-visit/themes/modernism-and-the-bauhaus/ Pour être complet il faut encore citer et visiter la maison où Nietzsche souffrant d’aliénation passa les trois dernières années de sa vie dans un état végétatif.

Sa sœur Elisabeth choisit de veiller sur lui mais aussi d’exploiter la célébrité de son frère en créant les « Archives de Nietzsche » au rez-de-chaussée de cette maison qu’elle fit transformer en 1903 par Henry van de Velde. Femme viscéralement antisémitique et nationaliste, elle n’hésita pas à mutiler les textes de son frère pour qu’ils soient dans l’air du temps, ce qui lui valut même la visite de Hitler en 1934.

Fort heureusement des années plus tard, des experts ont pu découvrir ce forfait et retranscrire les textes de Nietzsche qui écrivit des pages très dures sur la médiocrité du nationaliste allemand moyen. https://www.weimar.de/fr/culture/curiosites/musees/larchive-nietzsche/

Y aller : La Thuringe est proche de chez nous, à peine 450 km, et une voiture est sans aucun doute la manière la plus confortable pour découvrir la région. Dans les villes qui sont de taille humaine, il est aisé de les découvrir à pied. Les hôtels que nous avons testés proposent des parkings. A Erfurt un hôtel cosy https://www.hotel-am-kaisersaal.de/ situé en face d’une salle qui reçut Napoléon ; à Weimar, en face du parc de Goethe https://hotel-weimar.dorint.com/.

Gastronomie : La Thuringe est le pays de la saucisse à griller, un délice depuis 600 ans, parfumée entre autres à la marjolaine, au cumin et à l’ail et impérativement à griller sur du charbon de bois et à déguster avec de la moutarde de Thuringe. Outre ce standard nous avons apprécié à Weimar l’ambiance cosy du café locavore qui propose une courte carte de dîners délicieux sans oublier les gâteaux qui attirent les habitués qui grimpent alors sur le toit pour y boire un thé ou un verre : Gretchen’s Cafe & Restaurant https://gretchens-weimar.de/

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