La goutte de trop en Turquie ?

Alors que la Turquie souffre déjà d’une baisse de fréquentation touristique depuis des mois dû au contexte politique et sécuritaire, la victoire du « oui » au référendum sanctifie la présidentialisation du régime et ouvre la voie à davantage de dérives autoritaires.

La stratégie de toute-puissance

Depuis quelques années, et en particulier depuis la tentative de coup d’État, Erdoğan et son gouvernement ont arrêté plus de 47.000 personnes et limogé 137.000 fonctionnaires soupçonnés d’appartenir au mouvement Gülen, responsable de la tentative de coup d’État. Dans le lot se trouvent aussi des opposants politiques, dont beaucoup de kémalistes (défenseurs de la laïcité) et kurdes ou sympathisants.

C’est aussi le pays au monde qui compte le plus de journalistes emprisonnés, devant la Chine. La liberté de la presse et des médias est devenue quasi inexistante. Depuis juillet seulement, 170 organes de presse d’opposition ont été fermés.

Les observateurs internationaux dénoncent une campagne inéquitable sur le plan médiatique, le camp du « non » étant ostracisé par les médias. De plus, le score de la victoire (51,37% selon les dernières estimations) n’aurait pu être atteint que grâce à « des modifications tardives dans la procédure de comptage (des voix) », permettant d’accepter les bulletins non estampillés du sceau officiel …

Photo ©Hervé Ducruet
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La victoire du « oui » au référendum signifie que le président, aujourd’hui uniquement chef de l’État, devient aussi chef de l’exécutif (le rôle de premier ministre disparaît).

Il pourra ainsi passer des décrets, déclarer l’état d’urgence et nommer ou révoquer les ministres et hauts fonctionnaires.

Erdoğan devient le chef de l’État, le chef du gouvernement et aura tout pouvoir sur la justice, ce qui annihilera tout opposition politique.

Un pays profondément divisé

Si Erdoğan séduit à chaque élection environ la moitié des électeurs, l’autre moitié lui est de plus en plus opposée. Le problème est que cette opposition est elle-même divisée entre le mouvement sympathisant kurde et le kémalisme, parti défenseur de la laïcité et de l’héritage d’Atatürk. Et si les nationalistes se sont majoritairement ralliés à Erdoğan, une autre partie lui reste opposée. Mais ces trois pôles, très différents, ne parviennent pas à faire front commun, laissant la voie libre à Erdoğan.

Erdoğan réussit donc à mobiliser la grande majorité de l’électorat principal en Turquie : les Turcs sunnites conservateurs (principalement dans les régions rurales). Les Turcs plus progressistes ou laïcs, généralement dispersés dans les grandes villes et le long des côtes ; ou les alévis ; ou les kurdes, ne se sentent absolument pas représentés et sont progressivement mis à l’écart.

Photo ©Hervé Ducruet
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Risque de tensions

Cette polarisation permanente de la société, qui se renforce au fur et à mesure de l’islamisation et l’autoritarisme croissant mis en place par le pouvoir, n’annonce rien de bon. Alors que deux personnes ont été abattues devant un bureau de vote dimanche, de nombreux opposants sont sortis dans les rues d’Istanbul ou d’Izmir pour manifester leur mécontentement suite au résultat.

Loin d’avoir obtenu dimanche l’écrasante victoire annoncée par ses partisans, le ton utilisé par Erdoğan dans son discours donnait l’impression qu’il n’était lui-même pas très rassuré. Il s’est certainement rendu compte qu’il y avait une véritable opposition en Turquie, potentiellement gênante.

Sachant que la plupart des destinations touristiques en Turquie sont des bastions kémalistes attachés à la laïcité comme Izmir, Bodrum ou Antalya, il est à craindre que les tensions se cristallisent dans ces régions. Istanbul, quant à elle, a voté non de justesse, les quartiers conservateurs et religieux se mêlant aux quartiers laïcs.

La Turquie néo-ottomane moins attractive

Ce qui est désormais certain, c’est qu’Erdoğan a franchi la dernière étape vers le pouvoir absolu. Ce qui restait de démocratie en Turquie va continuer à s’essouffler. Deux grands scénarios se dégagent désormais : une dictature qui étouffera davantage l’opposition avec une stabilité apparente qui se fera au prix d’un autoritarisme croissant, ou une situation d’affrontements entre le pouvoir et l’opposition, au risque de dégénérer.

Dans les deux cas de figure, l’attractivité de la Turquie va nettement baisser auprès des touristes occidentaux. Avec une islamisation rampante et un autoritarisme se faisant de moins en moins discret, la Turquie continue de tourner le dos à l’Europe – Erdoğan a évoqué le rétablissement de la peine de mort – mais aussi de se rapprocher du Moyen-Orient. Délaissée par les touristes occidentaux, la Turquie ne peine pas, en revanche, à attirer davantage de touristes en provenance du monde arabo-musulman depuis plusieurs années.

Photo ©Hervé Ducruet
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Tourisme occidental vs. oriental

La Turquie prévoit l’arrivée de 38 millions de touristes en 2017 … En imaginant qu’ils atteignent leurs objectifs, ces touristes seront principalement constitués de Russes, d’Ukrainiens et d’Arabes du Golfe. Alors que la Turquie récupérait des parts de marchés quand les occidentaux délaissaient la Tunisie, cette dernière redresse la barre et pourrait bien à son tour récupérer les touristes qui délaisseront désormais la Turquie.

Jeu des vases communicants oblige, les Européens vont certainement se rabattre sur la Grèce, Chypre, l’Espagne, la Tunisie, tandis que la Turquie tentera de compenser ces pertes avec plus d’arrivée russes et ukrainiennes et surtout arabes (Arabie saoudite et Qatar en tête).


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