Tout démarre d’une expérience vécue en famille cet été : un road trip vers la Hongrie, avec étapes en Allemagne et Autriche. Furtivement, une question s’est alors posée : faut-il programmer des vacances dans un pays dont la politique migratoire pose de réels problèmes pour de nombreux Européens et où les médias semblent muselés par le gouvernement en place ?

Voyager, un geste politique ?

Palais impérial et pont des chaînes à Budapest ©Hervé Ducruet
Palais impérial et pont des chaînes sur le Danube à Budapest ©Hervé Ducruet

La question des pays « infréquentables » est loin d’être anodine, elle peut avoir des conséquences importantes sur les flux touristiques, donc sur l’économie du pays visé.

Souvenez-vous du boycott de l’Autriche lors de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec Jörg Haider en 2000, et, plus récemment, de l’angoisse des opérateurs touristiques français à l’idée d’une possible élection de Marine le Pen, qui aurait eu pour conséquence une France désertée par certains touristes éthiquement sensibles et allergiques au FN. Programmer des voyages dans ces pays signifie-t-il pour autant que l’on cautionne le régime politique en place ?

Boycotter sur quels critères ?

Au-delà des considérations sécuritaires, qui constituent un autre facteur pesant lourdement dans la décision finale, chacun aura donc son avis sur cette question. Encore faut-il s’accorder sur la notion de « pays infréquentable » : faut-il prendre en compte la personnalité du président en fonction, l’indice de démocratie, le taux de corruption, la liberté de la presse ?

Vieille américaine dans les rues de de Santiago de Cuba ©Hervé Ducruet
Vieille américaine dans les rues de Santiago de Cuba ©Hervé Ducruet

A ce petit jeu, bon nombre de destinations touristiques sont déjà éliminées : les Etats-Unis à cause de Trump, la Turquie à cause d’Erdogan, le Viet-Nam et la Chine parce qu’ils occupent une place peu glorieuse dans le classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières (respectivement 175e et 176e sur 180 !) … L’Europe est à peine mieux lotie, particulièrement dans les Pays de l’Est et les Balkans.

Si on pousse le bouchon un peu plus loin, on pourrait même reprocher à la Grèce le maintien de la République Monastique du Mont Athos (qui interdit la présence de femmes sur son territoire) ou éliminer le Royaume-Uni, à cause du Brexit ! Au final, il ne resterait plus qu’une destination irréprochable dans tous ces classements : la Norvège … quoique, si on évoque la chasse à la baleine, pour certains, c’est un motif suffisant pour ne jamais y mettre les pieds. Tout est donc très relatif, et surtout subjectif.

Voix officielle et voix du peuple

Circulation à Saïgon... Oups... Ho Chi Minh Ville ©Hervé Ducruet
Circulation à Saïgon… Oups… Ho-Chi-Minh Ville ©Hervé Ducruet

Le débat se situe à un autre niveau. En premier lieu parce que le pouvoir politique en place, même démocratiquement élu, ne reflète pas nécessairement l’opinion et la mentalité de toute une population.

Prenons un exemple : sur la place de la Liberté à Budapest, nous avons pu constater l’expression et la révolte de citoyens hongrois face au Mémorial des Victimes de l’Invasion allemande, un monument très controversé imposé par Viktor Orban. (photo ci dessous)

Quelques heures auparavant, nous avions conversé avec la guide de la grande synagogue, en abordant la question des relations entre la religion et l’Etat (En 2011, la Hongrie a adopté une nouvelle constitution faisant expressément référence au christianisme).

A contrario, sur la place principale de Munich (Marienplatz), dans un pays pourtant réputé pour sa politique de tolérance, nous avons assisté à une démonstration haineuse et agressive du mouvement xénophobe Pegida, en toute légalité et sous la protection de la police, à grands renforts d’écrans géants et haut-parleurs.

20170807_202321Aller voir, et puis en parler !

Suite à ces expériences, un débat spontané est né à l’initiative de nos enfants (âgés entre 13 et 21 ans) lors de notre dernier repas : nous avons longuement parlé du racisme, de l’islam, de l’immigration, de la déportation, de la politique des gouvernements allemands, hongrois … et belge, de manière ouverte et sans aucune forme de prosélytisme … et c’est à ce moment que l’on perçoit toute la dimension éducative et profondément humaine des « voyages qui forment la jeunesse ».

Nos enfants ont ouvert les yeux sur une certaine réalité de l’Europe et en sont ressortis grandis, plus mûrs. Alors oui, nous sommes intimement convaincus qu’il faut voyager dans ces pays « infréquentables », à condition d’en parler, sans juger, et de conserver un regard lucide et critique sur la réalité locale, tout en évitant d’être trop conditionnés par notre propre culture …

Benoît Paquay

(Visuel ci dessus: le Mémorial des Victimes de l’Invasion allemande à Budapest, avec, en avant plan, l’expression de la contestation des Hongrois sous forme de tracts et d’objets symboliques).

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