État d’urgence prolongé en Turquie: quelles conséquences?

Le Parlement turc a adopté le prolongement de l’État d’urgence mardi dernier. Cette mesure entrera en vigueur le mercredi 19 octobre à 01h00 (heure locale) pour une durée de trois mois. L’état d’urgence avait été imposé le 20 juillet dernier, à la suite de la tentative de coup d’État. Quelles conséquences pour le tourisme ? Dans les rues, aucune différence…

«Nécessaire pour éradiquer le terrorisme»

Cinq jours après la tentative de putsch, le Président Erdogan justifiait l’instauration de l’état d’urgence, nécessaire selon lui pour « éradiquer rapidement tous les éléments de l’organisation terroriste impliquée dans la tentative de coup d’État ». L’organisation terroriste dont il est question, c’est la confrérie islamiste de l’imam Fettulah Gülen, ancien allié d’Erdogan qui l’a aidé à gravir les échelons du pouvoir et qui est devenu sa bête noire depuis quelques années. La rupture finale avec l’AKP s’est opérée en 2013, lorsqu’un scandale de corruption impliquant des proches de Recep Yayyip Erdogan a éclaté.

La confrérie güleniste dans le viseur

Le mouvement de Fettulah Gülen, dénommé PDY/FETÖ par le gouvernement turc, ou plus simplement Hizmet (le « service »), est un mouvement islamiste conservateur organisé sous la forme d’une confrérie. Peu connue des Occidentaux avant d’être accusée de la tentative de coup d’État, l’organisation s’est pourtant massivement développée depuis les années 1990, y compris à l’étranger. De par son alliance avec l’AKP (Parti de la justice et du développement) au pouvoir depuis 2002, le mouvement Hizmet a pu s’assurer une influence considérable au sein de l’appareil d’État turc, notamment dans la police et les institutions judiciaires. Au moment où Erdogan chassait les kémalistes de l’armée, de nombreux « gülenistes » auraient pris leur place, ce qui accrédite l’hypothèse de leur implication dans le putsch.

Loyauté et… contribution financière

Au départ, la confrérie s’implique surtout dans l’éducation, notamment à travers les dershane, des établissements scolaires privés de soutien scolaire ou de préparation aux concours de l’enseignement secondaire et supérieur. Ces activités ont permis à un très grand nombre de Turcs de faire des études. Le problème, c’est que la confrérie, à l’instar de certaines sectes, exige loyauté et contribution financière en retour. Idéologiquement différente, on peut comparer son fonctionnement à celui des Frères Musulmans : placer ses membres à des postes clés pour influencer la politique mais aussi faire du prosélytisme dans la société. C’est ainsi que, progressivement, la confrérie a développé un vaste réseau d’associations, d’hommes d’affaires, de titres de presse, de maisons d’édition et de radios, etc. Autre problème : de nombreuses entreprises privées, y compris des plus petits commerces, reversent de l’argent à l’organisation.

Un bilan qui s’explique

L’étendue du réseau explique – en partie – le nombre impressionnant de personnes touchées par les purges. Selon un dernier bilan, 32.000 personnes ont été arrêtées et 70.000 font l’objet d’enquête. Si une suspicion suffit pour attirer l’attention des autorités, ces dernières veulent surtout s’assurer de couper tout financement à la confrérie, désormais considérée comme une organisation terroriste. Tous les secteurs sont donc visés. Par conséquent, « des erreurs, c’est vrai, ont été commises. Notre responsabilité est de les corriger et de respecter le droit », a déclaré Mevlüt Cavusoglu, ministre des Affaires étrangères, soulignant que 3.000 fonctionnaires avaient déjà pu être réintégrés.

Quel impact pour les touristes (et la population en général) ?

Les conséquences de l’état d’urgence en Turquie sont similaires à ce que l’on voit en France et permettent avant tout de faciliter la conduite des enquêtes et des arrestations.  En réalité, cet état d’urgence est bien moins visible qu’en France et en Belgique. A Istanbul, il est exceptionnel de croiser une patrouille militaire, y compris dans les hauts lieux touristiques. A Bruxelles et à Paris, on n’en finit pas de tomber sur des bérets armés jusqu’aux dents – qui n’ont pourtant pas le droit de se servir de leur fusil sans appeler leur chef, et pour peu qu’il soit chargé…

Ici, on tombe occasionnellement sur des policiers un peu plus équipés que la normale, habituellement devant les stations de bateau et aux alentours de la place Taksim, autrefois centre de la vie nocturne mais aussi des rassemblements politiques. En revanche, certains sont présents, en civil, dans les endroits jugés sensibles par le gouvernement.

Les conséquences de l’état d’urgence ne se jouent donc pas dans l’espace public mais en coulisses. Ainsi, pas de véritable changement pour les touristes et la population. A vrai dire, le quotidien à Istanbul est loin de l’image que nombreux s’en font.

siUne ambiance qui tranche avec le contexte

Si le nombre de touristes a fortement baissé depuis le début de l’année 2016, la vie continue normalement à Istanbul. De temps à autre, les médias rapportent une arrestation, une perquisition, ou plus malheureusement un attentat. On croisera moins de touristes que d’habitude dans les rues, mais les Stambouliotes, qu’ils soient Turcs ou expats’, continuent à profiter de la ville et de ses nombreux atouts.

Les rues commerçantes sont bondées de monde, les restaurants sont remplis, les grands matchs de foot ont lieu et la vie nocturne bat son plein : ici pas de week-end, tous les soirs de la semaine sont susceptibles d’être dédiés à l’amusement. La jeunesse stambouliote arpente les bars, affiche sa singularité vestimentaire, et enchaîne les verres de raki jusqu’au petit matin autour d’un concert improvisé. Dans les restaurants, les générations se rencontrent pour discuter et rire. En fait, l’insouciance bat son plein à Istanbul. Pour ne pas laisser la menace sécuritaire et le contexte politique dicter les comportements, on peut dire que la ville a fait sien le slogan parisien « Je suis en terrasse » qui avait succédé aux attentats sanglants du 13 novembre, faisant écho au célèbre « Je suis Charlie ».

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