Déjà, ils sont débordés

Dans les reportages que je regarde à la télévision, il y en a qui me bouleversent plus que d’autres. Ceux avec des enfants, des femmes ou des vieillards qui souffrent, mais aussi ceux où l’on voit des familles perdre toute une vie dans l’incendie de leur maison en Californie, dans des inondations au Japon, dans des tremblements de terre en Haïti ou lors d’éruptions volcaniques au Congo. Évidemment, les inondations de juillet en Belgique m’ont fait pleurer comme jamais. Peut-être que, comme tous les vieux, je deviens trop sensible avec l’âge.

Voir un pan de mur effondré et, derrière, un tableau ou la photo de parents qu’on ne pourra plus aller chercher ; voir ces débris collationnés sur dix (!) kilomètres d’une bretelle d’autoroute désaffectée avec le nounours de la petite (« on en trouvera un autre, ma chérie » – « non !, je veux le mien ! ») ; avec le dressoir avec les verres en cristal de grand-maman ; avec une petite boîte avec des lettres d’amour désormais illisibles ; avec ces albums-photos des ancêtres, du mariage, des premiers pas des enfants… tout a disparu. Tout ! Il faut être un ado individualiste pour s’en moquer, sauf s’il a perdu son smartphone évidemment. Je ne généralise pas. J’ai vu des jeunes bénévoles aider sur les bords de la Vesdre. Ils méritent le respect, voire davantage.

Maintenant, reconstruire

Pourquoi vous dis-je tout cela ? Parce qu’un peu écolo aux entournures en n’aimant pas le gaspillage d’énergie et aussi parce que j’aimerais avoir chaud cet hiver, je me suis dit qu’il serait utile de changer les châssis de mon appartement, suggestion souscrite par mon propriétaire. La gérance avait choisi une boîte qu’on appellera « House Conception » (c’est un pseudo). Allons-y donc pour les travaux de rénovation.

Quel rapport avec les inondations ? J’y viens. Le 24 février, un ouvrier (ou cadre ?) vient prendre des mesures. Puis, plus de nouvelles. Le 24 mars, un autre vient pour vérifier les mesures. Le 3 juin (il a fallu construire les châssis), débutent les travaux. Ils devaient se terminer le même jour. Pas possible, il faut qu’ils reviennent le lendemain. Tiens ?, les mesures prises dans la cuisine ne sont pas conformes. Il faut refaire les châssis. Et quand va-t-on les placer ? Fin août ! « Ah oui, Monsieur, le congé du bâtiment, vous savez et comme on a une autre pose le 27 août, on fera d’une pierre deux coups. »

27 août. Les travaux chez le voisin ont pris du temps. Ils ne peuvent donc pas terminer. Me voilà avec des châssis qui laissent passer le froid. « Pas de problème, on revient demain samedi ». Pas de nouvelles. Ni dimanche. Ni lundi, sauf en fin d’après-midi : « On vient demain ». Ils viennent, mais ne terminent pas : « Il faut que le mastic sèche ». Ils terminent le 1er septembre, en laissant la cuisine dans un état digne des écuries d’Augias, fenêtres comprises.

Ça fait peur !

Alors, voilà le lien. Bien que je râle pour ce mépris total de la clientèle, je pense surtout aux inondés qui souffrent bien plus que moi. Ils ont tout perdu, tous les souvenirs d’une vie et n’ont plus que de la tendresse à offrir à leurs enfants. Et pendant ce temps, les ouvriers du bâtiment se préparent. Déjà, ils annoncent qu’ils sont « débordés ». Dire ça à des inondés est d’une classe folle, mais surtout, ils vont sûrement augmenter leurs prix dans des conditions dingues, compte tenu de la demande.

Et comment travailleront-ils ? Si c’est comme les ouvriers qui ont posé les châssis chez moi dans des conditions confortables, ce sera « vite et mal ». « Et si vous n’êtes pas contents, adressez-vous ailleurs. » Et ce sera la double peine pour les sinistrés. Je n’ai qu’un conseil : soyez toujours là quand ils « travaillent » (les miens passaient plus de temps sur smartphone) et surveillez-les. A cause de quelques crétins, j’ai entièrement perdu confiance dans le secteur. Cela dit, regardez autour de vous, il y a des expériences identiques. Mais je n’ai pas envie de voir le vieil homme qui disait « J’allais partir dans un home après la mort de ma femme en emportant les souvenirs de ma vie avec elle… mais je n’ai plus de souvenirs » dire plus tard que ses problèmes ne sont pas terminés. Il y a encore des petits ours dans les débris.

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